LES TOILES ROSES


Fiche technique :
Avec Leslie Cheung, Zhang Fengyi, Gong Li, Qi Lu, Ge You, Ying Da, Li Chun, Lei Han, Mingwei Ma, Yang Fei, Zhi Yin, Dan Li et Jiang Wenli. Réalisé par Chen Kaige. Scénario : Lu Wei et Lilian Lee (d’après son roman).  Directeur de la photographie : Gu Changwei. Compositeur : Zhao Jiping.
Durée : 165 mn. Disponible en VO, VOST et VF.


Résumé :
Le film ouvre sur le retour de deux anciens et très célèbres chanteurs de l'Opéra de Pékin, en 1977, dans une salle aujourd'hui vide... Retour en arrière...
1924 : le jeune Douzi (prononcer... Toutsi) est conduit par sa mère, une prostituée, à la fameuse Académie d'Opéra de Maître Guan. Celui-ci le refuse en raison de son petit doigt supplémentaire à la
main gauche, qui « ne pourra que faire peur au public ». La mère de Douzi n'hésite pas et tranche le doigt de son fils qui intègre alors l'école. Enfant fin et sensible, il y entame un apprentissage d'une dureté impitoyable où la moindre petite erreur est sanctionnée de châtiments corporels, véritables séances de tortures. Mais même lorsque l'élève a « bien fait », il lui arrive d'être puni afin « de penser à faire aussi bien la prochaine fois ». Douzi se lie d'amitié avec Shitou, dévergondé et rigolard. Après une tentative de fuite auto-avortée et la découverte, émerveillée, d'une représentation d'Opéra, Douzi décide de résister à la douleur et de devenir une vedette. Formé à interpréter les rôles de femmes, il réussit enfin à chanter correctement la phrase « Je suis, par nature, une fille... », qu'il se refusait jusque là, ce qui lui ouvre les portes de la gloire... mais l'amène aussi à se faire violé par un vieil homme.
Dix ans plus tard, à la veille de la guerre avec le Japon, Douzi (devenu Dieyi, prononcer Tieyi, Leslie Cheung) et Shitou (maintenant Xiaolou, prononcer Siaolou, Zhang Fengyi) sont devenus des stars de l'opéra. Ils jouent partout Adieu ma concubine Xiaolou dans le rôle du Roi Chu et Dieyi dans celui de sa concubine, Yu.
Mais un jour, Xiaolou s'éprend et épouse une prostituée, la belle Juxian (prononcer Tiusian, Gong Li). La réaction de Dieyi, fou de jalousie, révèle son amour jusque là caché pour son ami...
Les Japonais occupent Pékin et arrêtent Xiaolou qui a osé les défier. Afin d'obtenir sa libération, Dieyi accepte de chanter pour l'occupant. Il devient aussi le protégé de Maître Yuan... Les deux amis retrouvent ensuite un enfant qu'ils avaient recueilli, bébé abandonné, alors qu'eux-mêmes étaient encore à l'Académie... Les Japonais sont vaincus et, à la suite d'une émeute lors d'une
représentation, Dieyi est arrêté pour collaboration avec l'ennemi. Dans la bagarre qui se produit sur scène, Juxian est blessée et perd l'enfant qu'elle portait, voyant dans ce drame le « châtiment karmique de l'association » des deux amis...
La Chine fait sa révolution communiste et les procès se multiplient. Maître Yuan est condamné à mort, tandis que Dieyi sombre dans les tréfonds de l'opium, se faisant supplanter dans le rôle de Yu par Xiao Si, l'enfant trouvé...

En 1966, survient la Révolution Culturelle. Tout ce qui représente l'ordre ancien doit être détruit, brûlé. Adieu ma Concubine et ses interprètes n'échappent pas à la curie, Xiao Si en étant l'un des premiers accusateurs... Xiaolou et Dieyi sont arrêtés et doivent faire leur auto-critique publique, maquillés et costumés dans leurs rôles. Xiaolou trahit son ami en le chargeant de toutes les traîtrises, avant que Dieyi ne se retourne contre Juxian...
Les deux chanteurs échappent à la mort, mais pas Juxian qui se pend...
La dernière scène revient au temps présent, à la scène initiale du film. Dieyi et Xiaolou chantent à nouveau Adieu ma Concubine, dans le théâtre vide, les visages apparemment inchangés sous les maquillages. Dieyi prend le sabre du Roi Chu-Xiaolou...
Le dernier plan se fait sur le visage de Xiaolou, les yeux fixés sur Dieyi dont on peut penser qu'il vient de partager le sort de la concubine Yu, et sur ce nom, remontant à l'enfance et au début de leur amitié: « Douzi »...


L'avis de Philippe Serve :
Il y a des Palmes d'Or dont on ne se souvient plus ou que l'on a simplement préféré oublier. Adieu ma Concubine n'appartiendra jamais à cette catégorie. Rarement, Palme d'Or aura été aussi méritée qu'en cette année 1993 (où la récompense cannoise suprême fut attribuée conjointement, et justement, au film de Chen Kaige et à La Leçon de Piano de Jane Campion). Oui, Adieu ma Concubine est un pur chef d'œuvre qui vous saisit dans son flot tumultueux et ne vous lâche plus pendant les 2h45 du film.
On peut prendre ce film sous plusieurs angles : une tumultueuse histoire d'amitié (et d'amour) ; la vision d'un demi-siècle d'histoire de la Chine, ballottée de soubresaut en soubresaut ; une réflexion sur l'opposition (irréconciliable) entre la permanence du théâtre, figée dans l'imaginaire, et la fugacité de la vie « réelle »...
L'une des plus sages décisions que le spectateur avisé puisse prendre est sans doute de voir et revoir encore le film ! Mais le génie de Chen Kaige est de fondre ces trois lectures si parfaitement que nulle « couture » n'est plus visible. Les trois personnages principaux sont-ils des jouets de l'Histoire ou SONT-ILS 
eux-mêmes l'Histoire ?
Les événements politiques nous sont montrés comme des représentations théâtrales, mis en scène avec drapeaux et costumes. Et, tel l'Opéra de Pékin traditionnel que la Révolution Culturelle condamne pour appartenance à « l'ancienne société », les idées politiques elles-mêmes se démodent et sont appelés à être foulées aux pieds et remplacées par de nouvelles...
Les quarante premières minutes, d'une beauté et d'une brutalité stupéfiantes, entièrement consacrées (à l'exception d'un bref prologue) à l'apprentissage des enfants futurs chanteurs d'opéra, est une des plus fortes expériences que l'on puisse connaître devant un écran.
La violence, la cruauté, le sadisme infligés à ces enfants ne peut que choquer le spectateur, surtout s'il est occidental et peu habitué à une certaine philosophie. Chacun a un don et il doit le faire fructifier, peu importe le chemin de douleur pour y parvenir...
Puis Chen Kaige nous entraîne dans le grand tourbillon de l'Histoire. Et le moins qu'on puisse dire est que la Chine du XXème siècle n'est pas un long fleuve tranquille ! Ballottés de guerre en révolution, les deux amis que sont Dieyi et Xiaolou évoluent de façon différente. Au contact de son épouse Juxian, Xiaolou garde les yeux ouverts à la réalité qui passe devant sa porte tandis queDieyi, lui, s'obstine à vivre sa vie comme il joue et chante son rôle de concubine sur scène. Il rêve d'un temps suspendu, à l'image de son visage qui, figé sous son maquillage de la concubine Yu, ne prend (apparemment) pas une ride en 50 ans. Il est ici important de savoir que l'Opéra de Pékin est un Art totalement codifié, costumes,
maquillages, gestes, chants, rien, jamais, ne change dans ses représentations.
La manière dont Chen Kaige dirige ses acteurs relève de la perfection, des premiers aux derniers rôles. Profitons-en d'ailleurs pour souligner l'excellence (habituellement oubliée par les critiques) des trois jeunes acteurs interprétant Douzi (Mingwei Ma) et Shitou (Yang Fei puis Zhi Yin) enfants. Le visage fin, fragile et fier de Mingwei Ma est particulièrement inoubliable.
Saluons aussi la performance de Ge You, pleine d'ambiguïté et de tension retenue (l'acteur remportera le Prix d'interprétation masculine à Cannes l'année suivante pour son rôle dans Vivre de Zhang Yimou)...
Fengyi Zhang
(Xiaolou) mérite aussi les suffrages pour avoir su faire évoluer avec grand talent son personnage d'une apparente simplicité à une tragique complexité.
Mais, bien sûr, la distribution est dominée par les deux stars de ce film: Leslie Cheung et Gong Li.
Leslie Cheung est remarquable. Il aurait mérité le Prix d'interprétation (qui ira à l'Anglais David Thewlis pour Naked de Mike Leigh), tant son jeu est subtil.
Lui (enfin, son personnage) qui a appris, par la violence, à chanter « Je suis, par nature, une fille... » montre une personnalité instable, incertaine, à l'homosexualité elle-même assez floue. Sa véritable « nature » est comme dissoute par l'identité de la concubine Yu dont il ne peut se détacher des traits, du costume, des
gestes, de la voix. Douzi-Dieyi est-il vampirisé malgré lui par ce rôle, ou l'endosse-t-il consciemment, à la recherche frénétique d'un refuge intemporel ? Tout l'immense talent de Leslie Cheung est de maintenir cette ambiguïté. Jouer le rôle d'un homosexuel et plus encore d'un travesti au cinéma présente toujours les dangers d'en « faire trop ».
Gloire soit donc rendue à Leslie Cheung pour la finesse et l'intelligence de son interprétation.
Dire que Gong Li est magnifique paraît tout à fait inutile, tant elle est TOUJOURS magnifique !
Non seulement elle est la plus belle star vivante, mais aussi une authentique et merveilleuse actrice.
La manière dont elle maîtrise son rôle dans ce film est tout bonnement sidérante. Elle alterne les manifestations de rage, de séduction, d'inattendue tendresse et de total désespoir avec une maestria sans égal. Rivale de Dieyi, elle va, au contraire de ce dernier, évoluer dans ses sentiments et ses attitudes envers lui. Il faut la voir, dans un des plus beaux moments du film, « materner » celui qui lui voue une haine farouche et n'est plus en cet instant qu'un enfant ravagé par l'opium et pleurant après sa mère...
Juxian, l'ancienne courtisane, est aussi comme un faux reflet de Dieyi, jouant et surjouant sans cesse jusqu'à donner une véritable leçon en la matière au vieux Maître Guan... Mais lorsqu'elle tombe le masque, elle devient alors bouleversante. Qui pourra oublier son visage lors de sa dernière scène, alors que Dieyi la dénonce publiquement comme une ancienne prostituée et que Xiaolou renie son amour pour elle ? Toute son humanité, si souvent refoulée et combattue, toute sa peur et sa totale incompréhension devant cette haine meurtrière, surgissent là, sans fard, sans semblant...
Gong Li, à l'instar du film tout entier, est un immense cadeau dont on serait bien fou de se priver ! 

Sam 16 déc 2006 Aucun commentaire