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SPÉCIAL ABDELLAH TAÏA

 

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SAMIR BARGACHI

Président de KifKif :

« Les homosexuels sont finalement des enfants, des frères et des amis des citoyens marocains. »

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Il n'y a pas un jour qui passe sans que les medias marocains ne parlent d'un jeune homme marocain: Samir Bargachi (22 ans), un jeune activiste gay qui vit en Espagne et qui préside aux destinées du site KIFKIF et de son blog, la première organisation de défense des droits LGBT au Maroc.

Les journaux en arabe ne lui sont, faut-il le souligner, généralement pas favorables: ils donnent la parole à des gens qui rappellent que le Coran condamne la sodomie et les sodomites, qui redoutent l'invasion des mœurs corrompues de l'Occident, l'influence des législations occidentales ou y voient une menace pour la pureté de la religion...

Le site web de KIFKIF est écrit en arabe et reçoit de nombreux visiteurs. Le but de ce site: essayer de changer dans la discrétion la mentalité marocaine à propos de l'homosexualité.

Nous souhaitons bon courage, grand succès et longue vie à ce jeune confrère.


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Samir Bargachi, coordinateur général de l’association des homosexuels marocains, basée à Madrid, lors d’une une visite au Maroc, explique les objectifs et les enjeux de son ONG.

 

Lors d’une récente visite au Maroc, vous avez exprimé le désir de l’association Kifkif de sortir de la clandestinité. Pourquoi aujourd’hui ?

Samir Bargachi : Nous ne sommes pas aussi pressés que cela. 2009 n’est pas une année sacrée pour nous. Nous savons que la loi marocaine interdit la constitution d’associations comme Kifkif, cette loi criminalise l’homosexualité. Mais la loi marocaine garantit le droit au rassemblement. Les homosexuels constituent en fin de compte une composante de la société marocaine. Nous ne sommes pas venus d’une autre planète. Les homosexuels sont finalement des enfants, des frères et des amis des citoyens marocains. Personnellement, je suis né dans une famille marocaine musulmane, à l’instar des autres citoyens. Seulement, nous ne sommes pas autorisés à nous organiser légalement dans le cadre d’un groupement. Nous voulons que notre société soit compréhensive à l’égard de notre existence. Nous savons que plusieurs obstacles se dressent devant nous. Il y a au Maroc un taux élevé d’analphabétisme, et nombre de citoyens ne connaissent pas encore leurs droits. Et ce qui est vrai de cette catégorie de citoyens, l’est également des homosexuels. Nous constatons que la loi marocaine cautionne la discrimination sur la base des pratiques privées. Les homosexuels marocains ne manifestent pas dans la rue. Nous ne sommes pas une ONG à scandales, comme certains le pensent. Il y a au Maroc des parties qui veulent donner une image déformée des homosexuels. Ils savent à l’avance que la loi n’est pas de notre côté, ils en profitent pour nous réprimer. Ils utilisent des arguments théologiques pour justifier leurs anathèmes, même s’il n’y a aucun consensus du point de vue du fiqh sur l’interdiction de l’homosexualité. Il y en a qui disent également que les homosexuels au Maroc sont le produit de la colonisation. Je leur réponds que la culture marocaine comporte autant d’évocations homosexuelles. Si les tenants de ces accusations ont le droit de dénoncer l’homosexualité, il y a un point qu’ils n’acceptent pas, en l’occurrence le dialogue. Nous croyons aux vertus du dialogue, mais ils ne veulent nous donner aucune possibilité de dialogue pour exprimer nos idées.


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Quelles sont alors vos idées ?

Nous sommes un groupement de citoyennes et de citoyens marocains. Nous comptons parmi nous des musulmans, des juifs, des chrétiens, et des laïcs. Nous sommes unis dans le cadre d’un groupement pour susciter un débat d’idées. Nous souhaitons sensibiliser sur des sujets touchant à notre vie privée, en l’occurrence l’homosexualité. Nous ne faisons rien qui transgresse la loi. Nous rejetons l’accusation de déviation sexuelle que l’on nous colle, tout comme l’inculpation de vouloir faire dévier du droit chemin la jeunesse marocaine. Toutes nos activités restent des activités de sensibilisation et ne sortent pas du cadre juridique. J’insiste sur le fait que la loi marocaine garantit le droit au rassemblement. Le Maroc n’est pas un Etat policier. Voilà pour le volet juridique. Maintenant, il reste que la société n’est pas prête culturellement ni intellectuellement à soulever, de manière générale, la question de la sexualité. La sexualité reste un tabou au Maroc.


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Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’être un répondant de l’internationale des homosexuels ?

Je précise que la participation aux activités des mouvements homosexuels internationaux ne s’inscrit pas dans notre agenda. Je précise, également, que nous ne recevons aucun soutien financier de la part de parties étrangères. Nous finançons nos activités par nos propres moyens.


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Êtes-vous optimistes quant à la reconnaissance de votre association au Maroc ?

Au départ, personne au Maroc ne pensait que la femme allait jouir des droits que lui garantit, actuellement, le Code de la famille. La femme marocaine bénéficie aujourd’hui du plus grand nombre de droits à l’échelle du monde arabe. Il n’était dans l’esprit de personne que la femme marocaine allait engranger autant de droits, au même titre que l’homme. Mais cela a été rendu possible grâce aux efforts déployés par la société civile, les grands pas positifs franchis par l’Etat marocain, le rôle des médias nationaux progressistes et ouverts. A l’appui de cette ouverture indéniable, je citerai également les droits culturels reconnus à l’amazighité, les droits civils octroyés aux chrétiens … Nous espérons qu’il en soit de même pour la question des homosexuels. 


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En réaction à vos récentes déclarations médiatiques au Maroc, la présidente de l’Association «Bayt Al Hikma», Khadija Rouissi, vous accuse d’avoir menti sur sa disposition supposée à programmer la question de l’homosexualité dans le cadre de ses activités. Avez-vous réellement menti sur cette question ?

Je précise qu’il n’y a aucun rapport entre Bayt Al Hikma et Kifkif. Certes, j’ai eu un entretien avec sa présidente Khadija Rouissi qui m’a reçu dans sa propre maison. Elle m’a assuré de sa position positive à l’égard de l’homosexualité. Je rappelle que Khadija Rouissi avait dénoncé, ouvertement lors d’une émission sur 2M au sujet des événements de Ksar El Kébir, le lynchage des victimes de ces événements. Son association avait, par ailleurs, lancé un appel pour le respect des libertés individuelles. Je l’ai rencontrée pour la remercier pour sa position courageuse. Pour le reste, nous n’avons conclu aucun accord au sujet de la programmation par Bayt Al Hikma d’activités sur l’homosexualité.


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L’Association Marocaine des Droits de l’Homme soutient-elle réellement votre action au Maroc ?

La position de l’AMDH sur l’homosexualité est la même que celle de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ratifiée par le Maroc. Cette Déclaration stipule clairement que l’orientation sexuelle de l’individu ne peut être un prétexte à la discrimination.

 


L'accroche est signée de notre ami Luc le Belge.

© M’Hamed Hamrouch pour Aujourd’hui Le Maroc / 2009.

Les photos sont © Samir Bargachi.

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MARC ENDEWELD

RENCONTRE

ABDELLAH TAÏA 

(2/2)

 

Lire la première partie

 

Journaliste, Marc réalise des enquêtes et des reportages pour de nombreux journaux sur des sujets aussi divers que la vie politique, l’économie, l’actualité sociale, les nouvelles technologies, les médias et leur économie, la lutte contre les discriminations et la question des minorités...


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Ces mots, il les a sortis d’un coup, comme une évidence. Immédiatement. Une vraie claque : « Je me sens terroriste », dit simplement Abdellah. Dans une époque où ce vocable – « terroriste » – est devenu l’expression du mal le plus absolu, l’employer détonne. Abdellah est écrivain et connaît le poids des mots.

Pas de provocation là-dedans pourtant. Au contraire, le début d’une réflexion dense, irréprochable de mon point de vue, car évacuant pensée binaire, caricatures, et volonté de croisades. Si Abdellah est « moderne », c’est d’abord parce qu’il s’inscrit dans une histoire, celle du Maroc. Où affirmation nationale aurait dû avoir partie liée avec débat politique. Ce rêve de Mehdi Ben Barka. Questionnant son héritage, Abdellah n’hésite pas à relever le défi de la référence, de la hauteur, de l’ambition. Dans son refus de se placer entre le bien et le mal, de se poser en « victime », l’écrivain refuse d’être réduit à un symbole, d’être réduit à un faire valoir idéal à toute récupération. « L’homosexualité n’est pas une vitrine », dit-il. Ça nous rappelle que dans notre monde englué dans le « choc des civilisations », un piège, s’extraire des facilités est plus qu’une nécessité. Une survie. Si l’on veut éviter la peur. Échapper à la guerre civile. Étrange écho d’ailleurs avec la dernière référence de cette interview : Albert Camus. Car l’ambition du « premier homme » est devenu un combat dans notre époque de morts vivants. 

Dans l’introduction de son ouvrage collectif, Lettres à un jeune marocain, Abdellah lâche : « Aujourd’hui je sais que tout dans nos vies est politique ». N’oubliant pas son histoire, sa pauvreté originelle, il sait que le refus des dominations n’est pas quelque chose qui va de soi. Qu’il est d’abord question de résistance aux puissants et de combat. La colère d’Abdellah est politique, mais au sens noble du terme. L’inverse de la manipulation d’egos et des manœuvres d’appareils (et de leur préservation à tout prix). L’inverse du politiquement correct et de la bonne conscience si chère aujourd’hui à l’homosexualité parisienne. Pas d’effet de posture chez Abdellah. Au contraire, une cohérence rugueuse. Le contraire du fake. Le contraire des imposteurs qui ont envahi nos écrans « modernes ».


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Abdellah Taïa me fait penser à un autre grand résistant et écrivain. Jack London. Tous deux viennent des va-nu pieds. Tous deux ont approché l’aristocratie de notre société. Mais leur idéal de responsabilité est plus fort que toutes les compromissions. Dans un texte autobiographique intitulé Ce que signifie la vie pour moi (Disponible aux Éditions du Sonneur), London, en colère lui aussi, parle justement des morts-vivants qu’il a rencontré en politique, à l’Université, dans les sphères culturelles et intellectuelles : « Dans cette catégorie des morts-vivants, je fais une place d’honneur aux professeurs que j’ai rencontrés, des hommes qui s’en remettaient à cet idéal universitaire décadent qu’est la poursuite sans passion de l’intelligence sans passion ». Ces professeurs, experts, avocats, juristes, journalistes, psychologues qui pullulent aujourd’hui dans toutes les boutiques « militantes »… et si éloignés de leur vérités personnelles, protégés à la fois par leur statut social, et leurs compétences « techniques ».

Justement, un ami m’a écrit un mail suite à la publication de l’interview d’Abdellah dans Têtu du mois de Novembre : « Ce que dit Abdellah me semble très fort, puissant et essentiel, et je suis très touché par son engagement qui me semble aller au-delà de l’engagement intellectuel classique car il touche à tous les aspects de sa vie (…) Pour moi cet interview me semblait aussi importante que celle qu’avait donné Guy Hocquenghem dans le Nouvel Obs en 1972 car il en ressort un discours vraiment nouveau et  révolutionnaire ». Alors Abdellah Taïa, mauvaise conscience des pédés parisiens en désespérance politique ? Il y a sûrement un peu de ça, même si on ne peut, bien évidemment, le réduire à ce miroir qui nous ramène à tous nos renoncements.


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Pour finir, je citerai les derniers mots d’Abdellah, dans Têtu : « Je me sens libre, mais je ne me reconnais pas dans la manière dont les homosexuels vivent ici. L’homosexualité est liée pour moi à un combat de vie, ce n’est pas quelque chose de léger… L’homosexualité a un sens de résistance, même si je ne limite pas mon identité à celle-ci. En France, on m’a fait passer pour le gentil petit Marocain qui fait le couscous et le tajine, le petit Maghrébin qu’on a envie de mettre dans son lit, ou alors le pauvre musulman qui ne peut pas boire ni manger de porc. Toutes ces réductions de mon identité, ça m’a fait mal. J’ai appris à redevenir malin comme dans mon quartier de Hay Salam, au Maroc, à résister à cette autre banalisation de mon être. J’ai continué à écrire, à être superstitieux, secret, à être quelque part religieux, mais à partir d’une religion réinventée ». Oui continuons à « écouter » Abdellah, car même à l’écrit, ses paroles, ont la force de raisonner en chacun de nous. En tout cas, à 28 ans, je l’espère.


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Marc Endeweld : Tu dis une chose extrêmement forte : « ces jeunes Marocains, terroristes, c’est moi ». Tu dis aussi : « L’homosexuel, c’est pas fashion ». En fait, tu fais de ton combat homosexuel un véritable combat politique. Dans l’introduction de ton ouvrage collectif Lettres à un jeune Marocain, tu en appelles à revenir à la lumière de Mehdi Ben Barka, et tu soulignes la trahison de la génération de tes parents sous Hassan II, des intellectuels. Tu soulignes qu’on a vendu le Maroc plutôt que d’être à la hauteur de ce rêve… Là aussi, tu t’inscris totalement dans l’histoire marocaine… Tu ne te places pas du côté du bien contre le mal…

Abdellah Taïa : Je me sens terroriste, oui, comme ces deux jeunes frères qui se sont fait exploser à Casablanca. Je me sens comme eux. D’ailleurs quand j’ai commencé à écrire cet article, « Il faut sauver la jeunesse marocaine », j’ai eu aussi une autre idée : écrire le roman d’un kamikaze marocain à la première personne. Je voulais aller jusqu’au bout de cette identification et révéler en même temps la réalité intérieure, et le double rejet dans lequel a vécu ce kamikaze. Il était hors de question pour moi de l’éloigner, de me dissocier de lui, de le rejeter même dans sa mort. Rejeter le kamikaze, ne pas chercher à le comprendre, c’est le tuer une deuxième fois.

 

Comme les autres rejettent l’homosexuel…

Oui. Absolument. Je me sentais terroriste en écrivant cette histoire, cet article. Je ne me suis jamais, jamais, considéré comme une victime. Je ne suis pas une victime, ni de la société marocaine, ni de ma famille. La victime se tait, pleure, donne malgré elle raison à la société et ses diktats. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas de compassion pour les victimes, bien au contraire… Mais ce n’est pas parce que je suis homosexuel que je suis une victime. Ce point-là est très, très important. Je me sens fort comme ma mère. J’ai appris d’elle comment me défendre, me battre. Il a fallu, bien sûr, attendre le bon moment pour s’engager dans le combat, être suffisamment armé… Aujourd’hui, j’ai la possibilité de le faire, et aller par la même occasion au plus profond des choses. Il ne suffit pas de dire : « Je suis contre tel ou tel islamiste ». En tant qu’écrivain, ça serait presque un crime de ma part que de condamner des gens aussi facilement, il faut bien au contraire entrer dans leur peau. Je peux le faire. Être homosexuel ne m’empêche pas de comprendre les autres, un hétérosexuel marocain, par exemple, engagé, poussé vers le pire. Moi-même j’ai été contacté par des islamistes quand j’étais adolescent, ils m’ont invité, je suis allé les voir, manger avec eux… J’aurai pu m’enfoncer davantage dans cet extrémisme… Le rêve du cinéma et le rêve d’aller à Paris m’ont sauvé. Je ne suis pas en train de prendre la pose ici. Je comprends de l’intérieur ces deux frères terroristes qui se sont fait exploser à Casablanca. Écrire, c’est aller loin dans l’histoire, dans le passé historique et chercher une figure qui incarne quelque chose de fort, « de haut », de noble, quelque chose à la hauteur du Maroc, et plus grand que le Maroc, pour le replacer dans le monde. Cette figure a existé, il s’agit de Mehdi Ben Barka qui a été assassiné dans les années 1960. Il avait un rêve pour les Marocains, il avait un idéal, il venait d’un milieu très pauvre, il s’est battu pour l’indépendance du Maroc, il voulait faire quelque chose avec ce pays, apporter quelque chose, donner quelque chose aux Marocains, à lire, à voir, les porter haut, plutôt que de les écraser. Il se trouve que ce grand rêve a été tué, et avec lui toute une génération d’intellectuels marocains, et cela dure jusqu’à aujourd’hui. Quand je pense à l’histoire moderne du Maroc, je ne vois pas une autre figure comparable à celle de Mehdi Ben Barka. Il était donc important pour moi de rattacher cet ouvrage collectif, Lettres à un jeune marocain, à cette figure. Faire un lien entre le combat de ce grand homme et celui de ma génération.


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Tu dis toi-même : « Je ne savais pas qui c’était »…

Car moi-même, longtemps, j’ai été complètement dépolitisé. Je ne me rendais pas compte de la valeur réelle de ces gens-là, ces véritables combattants. On patauge depuis plusieurs décennies déjà dans un discours officiel qui réécrit l’histoire et la vide de son sens… Ben Barka a été assassiné à Paris par le pouvoir, avec la contribution des services secrets français. Son rêve ne doit pas mourir. C’est ce que je dis dans l’introduction de ce livre. C’est un message pour les générations qui arrivent aujourd’hui, celles d’Internet, qui ne se rendent pas compte de l’importance historique de Ben Barka.

 

Cette obligation de compréhension en tant qu’écrivain fait que tu acceptes dialoguer avec les islamistes… Ça t’a amené à défendre la liberté d’expression en Espagne.

Porter des idées comme je le fais nécessite une certaine vigilance, par rapport à l’instrumentalisation dont je peux être l’objet par des institutions ou des personnes qui veulent faire de moi une figure opprimée, victime, et se servir de ce que j’écris, de ce que je suis devenu, pour justifier leur côté politiquement correct. J’en ai eu l’illustration au mois de mars dernier quand un grand festival espagnol, celui de Cartagena, a censuré Nadia Yacine en annulant sa participation après l’avoir annoncée dans la presse. Nadia Yacine est la fille de l’islamiste marocain le plus connu, Cheikh Yacine… J’ai grandi pas loin de chez lui, il vient aussi de Hay Salam. Ils ont également déprogrammé Ali Lamrabet, un journaliste qui a fait des caricatures par rapport au roi et au budget du palais royal, et qui est maintenant exilé en Espagne. Le festival a reçu des pressions, et a décidé de supprimer ces deux personnes du programme. Le directeur du festival n’a rien a dit dans le quotidien espagnol El Pais : « Mais il n’y a pas de censure, puisque Abdellah Taïa va venir, et il sera libre de parler de ce qu’il veut, même de l’homosexualité ». Bref, une récupération de ce que je suis pour justifier la censure.

Ce que je n’accepte pas au Maroc, on me demandait de l’accepter en Espagne, pays démocratique. Il fallait que je m’estime heureux, moi petit Marocain qu’on invite, et qu’en plus je souscrive à la censure d’autres Marocains. Qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Que le Maroc a besoin de gens qui pensent tous la même chose, tous du même côté ? Je ne crois pas. Ce qui nous manque c’est l’installation sérieuse d’un débat contradictoire. Moi, je n’ai rien contre Nadia Yacine comme personne, ce sont ses idées que je n’accepte pas. Elle est quand même marocaine, et le Maroc est pluriel. Il fallait que je dise tout cela et que je me retire du festival, car j’estimais que c’était un manque de respect vis-à-vis de moi et vis-à-vis du Maroc. C’est ce que j’ai fait dans une tribune publiée en avril 2009 dans El Pais. J’ai dit ma solidarité pour ces gens, pour ces deux personnes censurées, et j’ai replacé l’homosexualité, et la prise de parole par rapport à l’homosexualité. Redire le sens profond de cela. Parler de l’homosexualité n’était pas destiné à l’Occident. Ce n’était pas une vitrine.


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Peux-tu revenir sur la génération Internet ?

Je me suis construit seul. Quand j’ai pris conscience de mon homosexualité, j’ai compris qu’il n’y avait personne autour de moi avec qui parler, chez qui je pouvais trouver de la tendresse ou bien un interlocuteur. Jusqu’à ce que je quitte le Maroc, j’avais pris l’habitude de ne consulter personne, de ne me référer qu’à moi-même, et de prendre seul toutes les décisions importantes, ou moins importantes, qui concernent ma vie, mes lectures, mon temps libre, etc. Ce fonctionnement solitaire, malgré la douleur, et malgré les incertitudes, et des fois, les larmes et l’errance, ce fonctionnement m’a sauvé, car j’ai su très vite qu’il ne fallait surtout pas demander l’autorisation aux autres, ni à ma mère, ni à mon grand frère, ni à mes amis, ni à mes professeurs, car intuitivement j’avais conscience que ces gens-là, même s’ils étaient intellectuels, même s’ils m’aimaient, allaient me ramener à des sentiments de protection et de peur, et donc à un autre enfermement dont ils n’avaient même pas conscience eux-mêmes. Donc finalement cette solitude en tant qu’homosexuel, en tant qu’individu qui se destine par les rêves à quelque chose de grand, m’a sauvé. Il faut dire qu’à l’époque, il n’y avait pas Internet, il n’y avait pas ce monde virtuel de l’informatique dans lequel on est en train de refaire aujourd’hui le monde d’une certaine façon, et dans lequel on est en train de redéfinir les règles et les lois, et la morale, malgré toute la sauvagerie que cela implique.

C’est la différence entre moi, 36 ans aujourd’hui, qui pensais parfois la nuit que j’étais le seul homosexuel au Maroc, et les jeunes homosexuels marocains d’aujourd’hui. Ils ont pu, grâce à Internet, je ne vais pas dire sauver leur peau, mais au moins se sentir un peu moins seuls. Entamer déjà quelque chose, accéder à un monde sans surveillance, celui de l’Internet, où pendant un moment, chaque jour, ils peuvent être eux-mêmes à la fois dans leur sexualité et dans leur pensée. Et même si Internet ne tient pas toutes ses promesses, et même si cette liberté peut être dangereuse car accentuant la solitude, et l’isolement et la folie, il y a quand même une différence entre nous. Et le meilleur exemple de ce que je dis, c’est ce jeune Marocain qui s’appelle Samir Bargachi, qui a créé sur Internet un site pour défendre les homosexuels marocains, pour leur donner un espace où ils peuvent s’exprimer, et à partir duquel ils peuvent réclamer des changements de loi, et petit à petit, constituer un réseau d’influence, d’amis qui pèseront un jour, j’espère sur le gouvernement marocain. Je trouve que ce garçon est beaucoup plus courageux que moi, il a à peine 22 ans, a déjà créé ce site et fait parler de lui. Il est allé au Maroc pour annoncer la création de ce site, il a donné une conférence de presse à Casablanca en avril dernier, il a accordé des interviews dans plusieurs journaux importants au Maroc, en arabe comme en français. Ce garçon porte en lui un espoir énorme.


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Tu dis : « Je me suis construit dans la solitude ». Comment es-tu passé du « nous » au « je » ?

J’ai grandi à Salé, une ville juste à côté de Rabat. C’est une ville connue dans l’histoire du Maroc pour ses pirates, ses corsaires, dont on trouve les traces dans Candide de Voltaire, et aussi les livres de William Defoe et de Dickens. J’ai grandi dans cet imaginaire, celui de gens un peu en dehors des lois, loin du centre-ville, à la périphérie, dans un quartier qui s’appelle Hay Salam (« quartier de la paix ») et qu’on appelait Hay Dalam (« quartier des ténèbres »). On était oubliés, marginalisés. Mais, en même temps, ce quartier se trouve juste à côté de la route vers l’aéroport de Rabat Salé, à 1 ou 2 km de la base militaire la plus importante du Maroc et à seulement 1 km d’un terrain où je me jouais au football et sur lequel a construit aujourd’hui une prison, la prison Zaki, la plus importante au Maroc. J’ai grandi donc à côté de cette prison qui montait, qui s’élevait… J’ai passé mon enfance libre en regardant cette prison vide, bientôt pleine. J’étais un pauvre va-nu-pieds, je hantais les rues, je me bagarrais, je faisais partie d’un clan, avec les copains on tuait les chats, on finissait les bouteilles de vin en plastique des ivrognes du quartier : une enfance où tous les jeux interdits étaient simples et naturels. Autant cette enfance était quelque chose de beau, de fort, et de très pauvre en même temps, autant tout le reste de ma vie dans ce quartier a été marqué par un isolement progressif, dans le sens où j’ai compris qu’on me demandait d’être une figure masculine conforme aux diktats de la société. J’en étais incapable.

Je n’avais pas d’autre choix que de… non pas me retirer du monde, mais de trouver une place ailleurs, un point de vue autre, dans le noir si je peux dire, et à partir duquel j’essayerai d’envisager une possibilité d’exister… C’est ce que j’ai fait, j’ai cessé de fréquenter ces garçons de l’enfance. Je suis devenu un solitaire. Évidemment, tout cela n’a pas été simple car il a fallu gommer des choses de ma personnalité qui choquaient les gens autour de moi. Je crois que j’étais assez efféminé quand j’étais enfant et le quartier me renvoyait cette image, celle d’un petit garçon efféminé. Même dans ma famille. Tant que j’étais enfant, cela n’avait pas beaucoup d’importance, mais quand que je suis devenu adolescent, c’était une autre histoire. Soit on devient un homme, un actif, ou bien on est cette petite chose sexuelle sur laquelle tout le quartier va passer, pour que la libido des hommes dans cette ville, dans ce quartier, soit canalisée. Certains ont été sacrifiés, tués, et je ne voulais pas devenir ça, je ne voulais pas mourir tout simplement. Il fallait donc résister. J’ai fait tout cela d’une manière très intuitive. J’ai cessé de fréquenter ces garçons de l’enfance, je me suis tu. Je n’avais pas de chambre pour moi. Je dormais avec mes six sœurs, ma mère et mon petit frère. Je savais qu’il fallait attendre plusieurs années avant d’en avoir une à moi, dans laquelle réinventer tout, redécouvrir tout. Voilà. C’est dans ce quartier que le passage du « nous » au « je » s’est produit, mais ce n’était ni un passage intellectuel, ni un passage dans le but d’écrire un jour… C’était une nécessité intérieure, une manière de sauver ma peau.


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Que s’est-il passé ensuite ? Le cinéma est arrivé dans ta vie…

À partir du moment où je me suis retiré, en quittant la rue, l’espace privilégié de l’enfance, l’obsession des films a commencé. Je devais avoir 13 ans. Je ne voyais plus les films de la même façon. Avant, j’allais au cinéma. Maintenant, j’allais voir des films, je choisissais. J’ai découvert un autre plaisir cinématographique à partir duquel j’ai pu construire, petit à petit, mon regard sur le monde. Un regard nouveau qui m’a permis de découvrir ce qui se passait autour de moi autrement.  Je voyais les films, je les enregistrais en moi et, en même temps, j’observais ce qui se passait de troublant, d’interdit, à l’intérieur des salles de cinéma populaires où je me rendais. Il y avait autant de spectacle sur l’écran que dans la salle. C’était des salles où allaient les gens pas bien, les « mauvaises gens », les garçons qui buvaient, les drogués, les mauvaises filles, les prostituées. Un lieu de la marginalité. À l’époque, je me méfiais de ces gens-là, ces « hors la loi », je pensais que, eux aussi, allaient découvrir mon secret. J’étais avec eux, dans les mêmes images qu’eux et je me cachais d’eux.

J’avais tort : je ne l’ai compris que plus tard…  Oui, les films, au sens propre, m’ont aidé à traverser toutes sortes d’épreuves, à survivre dans la solitude, à ne pas trop rejeter le monde malgré la colère qui montait, qui montait, en moi. Les films m’ont permis de rencontrer un autre rêve, celui d’aller un jour à Paris. Une star de cinéma français a toujours été pour moi liée à ce rêve : c’est Isabelle Adjani. J’avais trouvé dans la chambre de mon grand frère des vieux numéros du magazine Première : elle était sur la couverture d’un des numéros qui datait des années 1970. Sur cette couverture, elle avait des cheveux un peu crépus, un regard halluciné, une peau incroyablement blanche, très blanche, trop blanche. Elle était belle, plus que belle, irréelle tellement elle dépassait les canons de la beauté. Et, en même temps, elle semblait ailleurs, habitée, hantée, possédée. On aurait dit « une folle ». Elle avait l’air très française, et pas très française. J’ai volé ce numéro de Première et j’ai appris à aimer de loin Paris en regardant les yeux et le visage d’Isabelle Adjani.

Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai tout appris sur elle, sur ses origines, son père algérien kabyle, sa mère allemande. J’ai appris, grâce à cette grande actrice, que l’on pouvait être français en venant d’ailleurs. Être français, c’était une idée, Isabelle Adjani l’incarnait superbement. Elle l’incarne toujours. J’admire Isabelle Adjani. Naïvement, imbécile heureux, je me dis certains jours pour me remonter le moral : « Tu n’as pas le droit de déprimer ; après tout, tu vis sous le même ciel qu’Adjani… » C’est idiot, je sais. Je suis aussi comme ça, complètement idiot...


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Tu as fait des études au Maroc…

Oui, j’ai fait presque toutes mes études au Maroc. Je voulais aller à Paris après le Bac pour entrer à la FEMIS. Je voulais devenir réalisateur. J’ai donc écrit à la FEMIS. Ils m’ont répondu. Il fallait avoir le DEUG pour pouvoir passer le concours d’entrée. Je me suis alors inscrit au département de littérature française à l’université Mohammed V, à Rabat. Dès le premier jour à la Faculté, je me suis rendu compte que mon niveau en français était vraiment très faible. Cette langue n’a jamais été la mienne, et ne le sera jamais peut-être.

À côté des étudiants qui venaient de la mission française, j’étais vraiment nul. Mon complexe d’infériorité est devenu énorme. Il fallait faire quelque chose… Arriver au même niveau que ces autres étudiants, les combattre dans cette langue étrangère, les dépasser. Et pour mener cette bataille en langue française, j’ai tenu un journal intime, qui n’en était pas un vraiment : des cahiers bleus dans lesquels j’écrivais des phrases en français, fausses, correctes, des phrases pour apprivoiser cette autre langue, la séduire, la « baiser », lui donner des coups, la mélanger à l’Arabe. Un journal intime pour tout réapprendre, tout redécouvrir dans un monde où les mots en français étaient vrais, bien dits. Maîtriser cette langue au sens propre, se familiariser avec sa grammaire, sa syntaxe. J’avais en moi, à ce moment-là, un désir fort d’aller vers cette langue pour la prendre, la « maltraiter », la posséder, la rendre mienne. Malgré sa supériorité et son snobisme. Ce sont ces batailles avec (et dans) la langue française qui m’ont amené à la littérature.

Un jour, j’ai découvert que ce que j’écrivais pouvait être transformé en quelque chose d’autre, une histoire, un texte, un petit poème, une autre forme. Et quelque chose d’autre est arrivé aussi, ce qu’on appelle le style. C’est-à-dire une autre manifestation de moi-même, une autre réalisation… J’ai compris que je pouvais faire quelque chose avec ça, intervenir dans mon monde avec un autre point de vue… C’est ce que j’ai fait… Entre temps j’avais obtenu le DEUG, mais mes parents étaient toujours pauvres : je ne pouvais pas aller à Paris passer le concours de la FEMIS. Pour aller à Paris, il fallait de l’argent, connaître des gens, avoir des liens... J’ai donc continué à étudier la littérature française, Maîtrise sur Guy de Maupassant, DEA sur Marcel Proust. Et la chance est arrivée : on me donne une bourse pour aller étudier à l’étranger. On trouve ce rêve, « monter à Paris », dans beaucoup de romans et de films français. Moi, du Maroc, je me suis senti aussi  concerné par ce rêve. Il y a une légitimité à posséder ce rêve, à le réaliser, même quand on n’habite pas en France. Il doit y avoir quelque chose de fort, d’indestructible  dans ce rêve parisien...

Quand j’ai débarqué à Paris fin 1998, je n’avais aucune connaissance de la réalité des classes sociales françaises, je n’avais pas du tout conscience que j’étais un Maghrébin dans une société française qui n’accueillait pas si bien que ça un Maghrébin et en plus homosexuel. Je ne voyais pas les difficultés et, les deux premières années, je me sentais fort. Plus que fort.

Je peux tout, je ferai tout : c’est ce que je me disais. Je sentais une audace en moi, une rage, une envie folle de faire, entreprendre, contacter des gens… Je pouvais écrire, j’ai continué à le faire. J’étais dans mon rêve : Paris. Le cinéma pas loin. À portée de mains. Le rêve possible, fort... Après, bien sûr, les difficultés sont arrivées. Émigré à Paris : qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Seul à Paris : comment à partir de cette nouvelle réalité se réinventer ? Et le Maroc : où le mettre, comment l’écrire ? Le renier ? Lui tourner le dos ? J’ai acquis à Paris une conscience politique, une vision politique du monde et de moi-même, ce que je suis, ce que j’étais au Maroc, ce que j’allais devenir en France… Ecrire. Publier. Crier. Faire bientôt un film, d’autres films. Me rapprocher de la vérité, ma vérité, tenter de la dire, de la partager. Être nu. Homosexuel et nu. C’est cela que je veux faire, à Paris, au Maroc, dans le monde. Être, comme Albert Camus, « le premier homme ».

 

 

Première publication : Minorités

Interview reproduite avec l'aimable autorisation de Marc Endeweld.

Tous droits réservés. Merci de ne pas reproduire sans l'autorisation de l'auteur.

Toutes les photographies sont © les auteurs. Avec l'autorisation d'Abdellah Taïa.

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MARC ENDEWELD

RENCONTRE

ABDELLAH TAÏA 

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Journaliste, Marc réalise des enquêtes et des reportages pour de nombreux journaux sur des sujets aussi divers que la vie politique, l’économie, l’actualité sociale, les nouvelles technologies, les médias et leur économie, la lutte contre les discriminations et la question des minorités...


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Abdellah est écrivain. Et sûrement plus que cela depuis qu’il a affirmé publiquement, et à de multiples reprises, son homosexualité, « réfléchie et installée au cœur des débats marocains ». À 36 ans, il est donc aujourd’hui un Marocain convaincu que « tout dans nos vies est politique », et qu’un « autre rêve pour le Maroc est possible », comme il le souligne dans un ouvrage collectif, Lettres à un jeune Marocain, publié en octobre en France, dans lequel il a rassemblé de grands auteurs marocains comme Tahar Ben Jelloun, Rachid O., Mohammed Hmoudane…

Dans l’introduction de cet ouvrage, le jeune écrivain  se réfère à la grande figure de Mehdi Ben Barka. Une évidence pour Abdellah, le « serviteur de dieu », Taïa, « l’obéissant », qui a désormais choisi la résistance, « parce que j’ai toujours en moi cette colère du pauvre », confie-t-il au détour d’une phrase. L’homme cherche le regard de son interlocuteur, cherche à convaincre, à établir un dialogue, à ouvrir un débat. Soucieux de choisir le bon mot, d’un coup, ses mains s’animent et lâchent un flot de paroles, précises, denses, à la hauteur de sa colère intérieure.


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Notre rencontre date de l’été dernier. J’avais lu deux de ses ouvrages, L’armée du Salut, et Mélancolie Arabe. Quelques semaines auparavant, j’avais consacré un petit article sur tetu.com à sa tribune, « L’homosexualité expliquée à ma mère », publiée au printemps dernier dans l’hebdomadaire marocain Tel Quel. Il m’avait alors envoyé un mail pour me remercier, conclu par un « Salam chaleureux ».

Une rencontre forte, avec déjà le partage de ses doutes, espoirs, et combats. Pour Têtu, je l’ai revu par la suite, il m’a accordé deux longs entretiens, de deux heures chacun. Un véritable cadeau. Je devais être à la hauteur de celui-ci. Ne pas déformer notre rencontre, conserver la tension de ses propos, leur complexité et leur dureté à la fois. Au final, 20 000 signes ont été publiés, soit six pages, dans le n°149 de novembre 2009 (vous pouvez, encore pour deux jours, l’acheter en kiosques).

Si je n’avais qu’une chose à retenir de ce flot de paroles, je retiendrai les mots suivants, car ils ne vont plus de soi dans notre monde bousculé et incertain : « Je suis peut-être homosexuel, mais ça ne veut pas dire que je ne peux pas comprendre ce qui peut amener un jeune Marocain à ce pire-là, à devenir islamiste, à choisir la mort plutôt que la vie. Je veux dire qu’être homosexuel n’est pas pour moi quelque chose de fashion, ou quelque chose qui fait de moi un traître à mon pays ou à ma famille. Être homosexuel, c’est aussi quelque chose qui est dans la vie, ce n’est pas dans un ghetto. On dialogue avec la réalité, aussi intolérante soit-elle ».

Des paroles qui se conjuguent si bien à l’obsession d’Abdellah, cette responsabilité politique dont il espère toujours être à la hauteur. Responsabilité : la sienne, la nôtre. Un mot qui a fini par devenir désuet dans notre démocratie médiatisée jusqu’à l’absurde. Mais un mot que personne ne devrait oublier. Car se sentir responsable, c’est tenter de se tenir debout, fier, déterminé. Comme Abdellah. Même si ce n’est pas confortable.

Alors, pour Minorités, Abdellah a accepté de nous en livrer un peu plus. Pour aboutir à l’interview de Têtu, j’avais en effet retranscris près de 80 000 signes. Un flot de paroles de cette teneur se tient de bout en bout. Voilà aujourd’hui de nouveaux passages de notre rencontre de cette fin d’été 2009. Il ne vous reste plus qu’à imaginer son regard troublant, mêlant une certaine pudeur et l’espièglerie de son enfance. Mais aussi sa voix douce qui sait se faire grave, tranchée. Et moi, je songe à cet autre cadeau : la naissance de notre amitié. Merci à toi Abdellah. Salam chaleureux.


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Marc Endeweld : À travers tes dernières déclarations publiques, tu as toujours refusé le rôle de victime que la société aimerait t’imposer…

Abdellah Taïa : Le fait d’écrire amène loin en soi, à l’intérieur, ou aux origines, ou aux images d’avant. Je ne peux pas être vrai avec moi-même quand j’écris mes livres, et après faire comme si, prendre la pose de l’intellectuel qui n’est pas concerné par les réalités du monde, les complexités et les contradictions de la société. En revanche, je faisais très attention de les dépasser, de ne pas tomber dans leur point de vue très étroit sur l’homosexualité et l’homosexuel : efféminé, prostitué, passif… Je précisais que chacun avait une liberté de pratiquer ça, mais je n’étais ni l’efféminé, ni le prostitué, ni le passif, et c’est peut-être ça qui a perturbé le plus. Ils ne s’attendaient pas à ce que l’homosexualité soit réfléchie et installée au cœur des débats marocains. Ceux qui me critiquaient disaient : est-ce qu’on a réglé tous les problèmes du Maroc pour traiter la question des homosexuels ? Ce à quoi je répondais : mais les homosexuels payent des impôts et ils sont aussi bien dans la société que vous, et ils ont aussi droit à la liberté de s’appartenir comme n’importe quel autre sujet marocain.


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Pourquoi être revenu sur le sujet alors que tu avais déjà affirmé publiquement ton homosexualité ? Pourquoi impliquer cette fois-ci ta famille ?

Ce que je suis aujourd’hui intellectuellement, les goûts artistiques, ma façon d’être, de voir… je le dois beaucoup à mon grand frère Abdelkébir. Quand j’étais enfant, lui il était déjà très grand. Il y a 20 ans de différence entre nous. C’est lui qui avait les livres, qui avait les disques de Dire Straits, de David Bowie, de la diva égyptienne Oum Kalsoum… Heureusement pour moi, il était là, dans la maison. Mon autre mon rêve était d’aller à Paris. Aujourd’hui il s’est marié, il a des enfants, il a abandonné ses vieux rêves. Il n’y a plus de modèle dans ma famille pour mes neveux et nièces.  Écrire, publier des livres, parler de moi, évoquer mon intimité, réinventer tout ça dans la littérature, c’est aussi une responsabilité vis-à-vis de ces neveux et nièces. Je voudrais, c’est même mon ambition ultime, devenir l’Abdelkébir pour mes neveux et nièces. Il fallait donc leur parler directement, leur expliquer les choses. Au Maroc, aujourd’hui encore, on ne nous explique rien, le pouvoir fait ce qu’il veut... Au Maroc, dès qu’on affirme une chose, elle est niée. Tout est nié, en permanence.

Depuis 2006, je parle de mon homosexualité dans la presse marocaine, ouvertement. Mais jamais je ne l’avais fait avec mes parents. Je n’éprouvais pas le besoin d’avoir une reconnaissance de leur part. Mais, en même temps, j’éprouvais une responsabilité envers eux, une fidélité. J’ai partagé avec eux des années de pauvreté. J’ai avec eux la solidarité du ventre vide, et ça on ne l’oublie pas. Quoi qu’il arrive, même s’ils me trouvent bizarre, fou, pas comme eux, un monstre, moi je sais qu’il y a ce lien du ventre vide entre nous. Je voulais un jour leur dire ça, leur dire cette continuité dans notre histoire familiale. Je suis parti de la maison, j’ai quitté ma mère, mais ce n’est pas pour autant une trahison. La transgression, elle était déjà vécue avec eux, parmi eux. J’ai voulu leur dire : être homosexuel, écrire, parler d’eux et de moi… je ne le faisais pas dans le but de les déshonorer, ou de leur faire du mal, bien au contraire… Je voudrais les faire entrer dans la littérature, ce sont eux qui m’inspirent.


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Dans le cadre d’une fidélité familiale…

Une fidélité familiale, marocaine. Je ne voulais pas qu’on dise que je m’inspire de Gus Van Sant, de Visconti, de Michel Foucault, de Pasolini… Échapper à ce reproche : « Tu t’es vendu à l’Occident en voulant être libre ».  Je voulais, au contraire, montrer que ces valeurs existent chez nous, a l’intérieur de chez nous, c’est juste qu’il y a une sorte d’omerta… Un silence infernal qui sclérose à la fois les vies, les âmes, le quotidien, les traditions, le pouvoir… En avril dernier, trois mois avant les élections législatives, le ministre de l’Intérieur déclare, pour couper l’herbe sous les pieds des islamistes, que « la morale de la société marocaine nous préoccupe », « la religion, c’est aussi un sujet pour nous ». Il n’a rien trouvé de mieux que de publier un communiqué pour dire que désormais l’État marocain allait protéger le citoyen marocain de tous ceux qui attaquent sa morale, sa religion, ses valeurs, etc.

Et surtout ceux qui parlent d’homosexualité. J’ai estimé que ce communiqué m’était adressé personnellement, pour me ramener à l’ordre, pour arrêter quelque chose qui a commencé au Maroc. Encore une fois, voilà comme le pouvoir réagit dans un pays qui essaye de s’en sortir, de se regarder en face. Le pouvoir, au lieu d’accompagner le changement, fait plaisir aux islamistes. Aujourd’hui le citoyen arabe et musulman est malheureusement pris entre deux étaux, le pouvoir et les islamistes. Le ministre a voulu également intimider les journalistes qui parlent d’homosexualité d’une manière plus sérieuse et qui essayent d’interroger la société par le prisme de l’homosexualité. Je savais que les intellectuels marocains n’allaient jamais défendre l’homosexualité, parce que pour certains d’entre eux, évoquer ce sujet, parler d’Abdellah Taïa, c’est un déshonneur. J’en ai conscience… Depuis toujours, je ne ressens pas le besoin d’avoir des soutiens pour lancer les choses… Je peux commencer seul… Je peux écrire, j’ai appris seul à le faire, et je vais continuer à le faire. Je réponds au ministre. Et, presque malgré moi, je vais donc prolonger ce coming out qui n’en finit pas.

Mais, au lieu de m’adresser à un ministre directement qui n’aura aucune considération pour ce que j’écris, j’ai préféré m’adresser à ma famille, à ma mère, ramener cette parole libre à l’origine, à ce cercle où le changement doit être initié, le cercle familial. Le pouvoir nous abandonne, la religion est en train d’être vidée de son sens, qu’est-ce qui nous reste ? Il nous reste nous-mêmes. Je vais parler.


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Mais comment l’homosexualité est devenue en quelques années un thème national au Maroc ?

Depuis dix ans à peu près, l’homosexualité est devenue une obsession marocaine. Cela se voit à travers différents incidents et scandales… Comme l’outing d’un ministre en 2002, sans le nommer, mais tout le monde avait compris de qui il s’agissait… L’homosexualité est presque devenue un point de rencontre entre plusieurs partis, entre plusieurs mouvements opposés. Il y a eu aussi cette affaire de Tétouan, ces jeunes homosexuels qui célébraient un anniversaire dans la vieille ville. Un jeune homme hétérosexuel a voulu se joindre à eux, ils ont refusé de le laisser entrer. Il a alors a alerté la police qui a emmené tout le monde en prison. Cela a provoqué un scandale dans la presse marocaine, mais, deux jours après, tout le monde a été libéré. Ces jeunes homosexuels ont eu beaucoup de problèmes car on a su qui ils étaient, et certains d’entre eux ont été obligés de quitter le Maroc…

En 2006, il y a eu le fameux procès de l’étudiant homosexuel à l’Université de Fès. Des étudiants islamistes l’ont convoqué en pleine nuit. Au cœur même de la cité universitaire, 200 étudiants islamistes ont jugé cet étudiant homosexuel et, une semaine des examens, ils l’ont exclu de l’université. Pire, ils sont allés voir sa famille pour le dénoncer. Du jour au lendemain, ce jeune étudiant était interdit des examens, abandonné par les autorités marocaines, par l’université, et rejeté par sa famille… Je vais peut-être écrire un jour une pièce de théâtre sur cet incident dramatique… On dirait presque « Le procès » de Kafka…  Un procès qui montre comment la figure de l’homosexuel est devenue importante ces dernières années au Maroc. Une figure a la fois reconnue et, en même temps à éliminer.  

L’événement majeur autour de l’homosexualité au Maroc s’est produit en novembre 2007. Il s’agit du faux « mariage homosexuel » à Ksar El-Kébir, une petite ville au nord du Maroc dont on n’entend jamais parler. Pendant la saison de pèlerinage d’un saint, des fidèles ont organisé un faux mariage entre deux hommes. Tout le monde le sait, ce genre de traditions existe au Maroc depuis longtemps, cela fait partie d’une culture populaire que, moi personnellement, j’aime beaucoup… Sauf que Ksar El-Kebir, comme d’autres villes marocaines, est devenue encore plus conservatrice qu’avant. Quelqu’un du parti islamiste est venu à la fête, ce faux mariage homosexuel,  l’a filmé a l’aide de son téléphone portable, et il a téléchargé ces images sur YouTube. La presse marocaine s’en est emparé, tout le monde est allé visionner ces images sur YouTube… Et le scandale a éclaté dans tout le pays : « Les homosexuels se marient au Maroc ».

Pour moi, ce qui s’est passé à Ksar El-Kebir est l’équivalent marocain de Stonewall. Un scandale tellement retentissant, couvert par toute la presse marocaine, sujet de toutes les discussions des Marocains pendant plus de deux semaines, même la télévision 2M lui a consacré une émission de trois heures et en direct. Quelque chose d’historique s’est passé là, à l’intérieur du Maroc, entre Marocains et l’Occident n’y était pour rien. Une réflexion a commencé. Une existence de l’homosexualité qu’on ne peut plus renier.

À partir d’un mal, le lynchage des participants à ce faux mariage homosexuel, quelque chose de positif va venir… Et en effet, quelques jours après, le magazine Tel Quel  a publié en couverture un manifeste pour plus de libertés individuelles et sexuelles, y compris pour les homosexuels. Il a été signé par tout ce que le Maroc compte de vedettes de télé, de stars, d’écrivains, de journalistes importants…

En un temps record, un peu moins de dix ans, je constate que l’homosexualité est passée de « zamel » (pédé passif) à « mathali » (mot neutre inventé, il y a trois ans pour designer en arabe un homosexuel), de l’anonymat à l’incarnation. On est passé de la honte, le sujet tabou qui n’existe pas, à une émission télé qui ne parle que de ça pendant trois heures. C’est déjà en soi quelque chose de très important à relever, à dire et à redire.


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Dans ce contexte-là, la visibilité est à la hauteur du silence du pouvoir marocain…

Cette absence et ce silence interpellent, poussent à se poser mille questions… Cela révèle le grand conservatisme des mouvements politiques marocains. Il n’y a pas de laïcité au Maroc, le pays est gouverné au nom de l’Islam, et il ne faut pas trop s’attendre à ce qu’il y ait une réaction moderne pour soutenir ce combat. Je pense que beaucoup de gens le savent, et ils foncent, malgré tout. Le pouvoir ne nous soutient pas, la religion nous abandonne, la famille continue de nous écraser, qu’est-ce qu’il nous reste ? Il nous reste nous-mêmes, hétérosexuels ou homosexuels.

L’homosexualité est entrée presque dans le programme politique des gens, pour se situer contre, pour établir ce qu’ils ne veulent pas au Maroc. Mais, en même temps, l’existence même de ce débat contradictoire est quelque chose d’unique dans le monde arabe. Quelles que soient les motivations des adversaires de cette cause, quel que soit le degré d’instrumentalisation de l’homosexualité, le simple fait que ça se passe aujourd’hui, dans un pays comme le Maroc, c’est un signe positif, encourageant pour l’avenir.

 

Il y a eu des réactions extrêmement violentes après ton coming out, mais en même temps…

Je vais au Maroc régulièrement, pour voir ma famille, des amis, participer à des colloques, donner des conférences….

 

Donc ça participe d’un mouvement de démocratisation de la société marocaine…

Oui. Mais ce mouvement est initié par la société civile… Malheureusement, il ne concerne pas tout le monde. Il faut rappeler cette vérité : ce sont les valeurs islamistes qui gagnent du terrain aujourd’hui. Mais aussi rajouter que très souvent, dans l’histoire, des choses qu’on imagine impossible finissent par arriver… L’histoire peut avancer à  travers des coups inattendus.


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Finalement, à travers ton affirmation homosexuelle, tu poses la question plus large des libertés individuelles. Mais tu rappelles bien que ce combat des libertés individuelles est indissociable d’un combat pour plus de justice sociale…

Je n’ai jamais rêvé de devenir écrivain. L’écriture est arrivée comme une surprise heureuse. Et aussi comme une évidence inattendue. Quand je pense aux livres qui m’ont marqué quand j’étais enfant et adolescent, deux s’imposent, ils viennent de mon grand frère : « Le Christ recrucifié » de Nikos Kazantzaki, et « Le pain nu » de Mohamed Choukri. Ce qui réunit ces deux livres, c’est leur côté sulfureux. S’opposer par rapport à une tradition religieuse. Chrétienne dans le cas de Kazantzaki. Et à toute une société marocaine qui jette ses enfants dans la rue dans les années 1940, à travers le livre de Mohamed Choukri, qui a introduit dans la littérature marocaine arabe la langue de la rue, cette langue arabe impure, celle des putes qu’on ne reconnaissait pas. Lui, cet écrivain analphabète jusqu’à l’âge de 20 ans, il l’a fait, il a mélangé la langue de la honte avec l’autre, cette langue sacrée, celle du Coran, l’arabe. Cela a produit un tel scandale, et le livre a été interdit immédiatement, jusqu’en 2002…

Cela ne l’a pas empêché de continuer à circuler sous le manteau. Je me rends compte que ces deux livres m’ont nourri d’une façon inconsciente. Ils m’ont préparé à l’écriture, et donc à la résistance, et, à partir de là, à l’affirmation d’une individualité. Ce combat personnel a fini par rejoindre les revendications d’une grande partie de la jeunesse marocaine d’aujourd’hui qui, même dans le silence, se reconnaît dans ce que je dis… Au Maroc, on en revient toujours à ça, à la fin : la négation, le silence. La soumission.

 

Dans les familles notamment…

Il n’y a pas longtemps, je disais à ma sœur au téléphone que je préparais un livre sur la jeunesse Marocaine abandonnée. Elle m’a répondu : « Mais de quoi tu parles ? La jeunesse n’est pas abandonnée chez nous… Tu exagères… ». C’est typique… Je sais que tous les Marocains ne se reconnaissent pas dans ce combat…


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Tu te places toujours dans une continuité, par exemple, en invoquant l’écrivain Mohamed Choukri, ou la figure de ton grand frère Abdelkébir. Celle d’une responsabilité de liberté, d’insoumission, à l’égard des plus jeunes. Entre ton texte de 2007 intitulé « Il faut sauver la jeunesse marocaine », ou le livre collectif « Lettres à un jeune Marocain », tu as toujours eu ce souci d’une jeunesse libérée…

J’ai toujours été scandalisé par l’égoïsme de mes professeurs, dans le sens où ils se contentaient de faire leur leçon et de partir, et à aucun moment de mettre un lien entre ce qui nous était enseigné et la vie. Ils ne souciaient pas de ça, il y avait une sorte d’abandon, de la part de ceux qui avaient une responsabilité de nous accompagner au-delà des cours. Et j’ai construit mon identité à la fois dans ce manque et dans cette colère. Aujourd’hui, je peux écrire et m’affirmer à travers notamment l’homosexualité et investir des champs laissés vides par ces gens, les professeurs.

Les pères n’ont pas joué leur rôle, nous initier, nous aider, nous parler, mettre un lien. Or ce lien n’existe pas… J’ai toujours eu l’impression que les intellectuels parlent souvent dans le vide et préfèrent plutôt parler de Platon, de Descartes, ou de Michel Foucault, plutôt que de parler des tensions de la société marocaine, comme si ce qui se passait dans la réalité marocaine n’était pas digne d’intérêt. Comme si, nous, notre réalité, c’était le folklore. Je trouve que c’est une trahison historique énorme. Non seulement on a été abandonnés par le pouvoir, mais on a été abandonnés par les intellectuels et, pire que cela, empêchés de porter un regard positif par rapport à notre réalité qu’ils ont folklorisés. Ils nous ont folklorisés, ils nous ont vendu comme un produit touristique et ça c’est quelque chose qui me fait « bouillir » de colère encore aujourd’hui.

En mai 2007, deux frères islamistes marocains à Casablanca voulaient se faire exploser dans des cybercafés. Ils n’ont pas pu le faire. Tout le Maroc l’a su, la police les a poursuivis dans les rues de Casablanca, et le lendemain, comme ils ne savaient pas où se faire exploser, ils se sont juste explosés eux-mêmes. Ils n’ont tué personne d’autre. On a un peu parlé de cet événement tragique au Maroc, en France à peine. Pour moi, c’était le comble de l’horreur, le comble de l’abandon, et l’illustration que même dans la radicalité la plus absolue, la jeunesse marocaine est vouée a l’échec. Même quand il est dans le pire, le Marocain extrémiste n’arrive pas à atteindre son but. Quand j’ai découvert cette histoire, j’ai été plus que bouleversé.

J’ai pleuré pendant des heures. Je me suis dit, ces gens, ces deux frères, c’est moi. Je suis peut-être homosexuel, mais ça ne veut pas dire que je ne peux pas comprendre ce qui peut amener un jeune Marocain à ce pire-là, à devenir islamiste, à choisir la mort plutôt que la vie. Je veux dire qu’être homosexuel n’est pas pour moi quelque chose de fashion, ou quelque chose qui fait de moi un traître à mon pays ou à ma famille. Être homosexuel, c’est aussi quelque chose qui est dans la vie, c’est pas dans un ghetto. On dialogue avec la réalité, aussi intolérante soit elle. Quand j’ai appris cette histoire, je me suis dit : « Il faut faire quelque chose ». J’ai donc écrit cette tribune intitulée « Il faut sauver la jeunesse marocaine ». Une version courte a été publiée dans Le Monde en mai 2007 et une version longue a été publiée dans le magazine marocain Tel Quel.

En finissant cet article, j’ai compris qu’il fallait aller plus loin que ça, faire un document qui reste, qui dépasse le temps et qui dépasse la mort de ces deux jeunes. Un livre. J’ai pensé au livre de Rainer Maria Rilke, « Lettres à un jeune poète ». Au départ, je voulais faire ce livre tout seul, j’avais suffisamment d’éléments, d’histoires et de colère en moi pour écrire un livre qui s’adresse à toute la jeunesse marocaine. Puis, je me suis rendu compte ensuite qu’il y avait d’autres voix très intéressantes au Maroc à qui on ne donne pas la possibilité de s’exprimer.

Au lieu de le faire tout seul, j’ai réuni autour de moi toutes ces voix qui, à leur manière, sont aussi dans un combat et dans une résistance. Ce qui m’a amené à faire ce livre collectif, « Lettres à jeune marocain », qui a été distribué avec le magazine Tel Quel, grâce à l’aide apportée par Pierre Bergé. 50 000 exemplaires ont été distribués gratuitement. Bientôt ce livre va être traduit en arabe… C’est ce dont je parlais tout à l’heure, aller jusqu’au bout de ma liberté, au bout de ce que je peux faire, quand je sens que j’ai la possibilité de le faire. Je le fais parce que j’ai au fond de moi cette colère du pauvre, face aux riches, cet empêchement d’advenir, d’être révélé, et cet écrasement perpétuel venant d’une classe dirigeante, d’une élite dirigeante qui ne s’intéresse qu’à son propre enrichissement et qui ne se rend pas compte qu’elle est en train d’appauvrir doublement le Maroc.

Cette colère, je l’ai encore en moi, et plus j’écris, plus je me rends compte à quel point cette colère est grande.

 

Première publication : Minorités

Interview reproduite avec l'aimable autorisation de Marc Endeweld.

Tous droits réservés. Merci de ne pas reproduire sans l'autorisation de l'auteur.

Toutes les photographies sont © les auteurs. Avec l'autorisation d'Abdellah Taïa.

 

À SUIVRE...

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LES MOTS DES HOMOS ARABES

par Yves Gonzalez-Quijano

 

 

La langue arabe s’est enrichie ces dernières années d’un substantif inédit : mithli (مثلي). Forgé sur la racine M-TH-L, qui évoque l’idée de ressemblance ou encore de similarité, mithli – terme “politiquement correct” pour désigner l’homosexualité – remplace avantageusement l’injurieux lûti (لوطي : “pédé”, par référence au Loth biblique).


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Mais il faudra encore un peu de temps pour que ce nouveau mot soit intégré par les dictionnaires, et même par l’ensemble des locuteurs. Ainsi, pour la récente traduction arabe d’un guide anglosaxon pour voyageurs gays, le traducteur, pas vraiment très bien inspiré, a choisi l’expression jusqu’alors courante de “déviance sexuelle” (shudhudh jinsî : الشذوذ الجنسي). Traduit littéralement, Gay travels in the Muslim World est ainsi devenu, pour la librairie arabophone, “Le pervers voyage dans le monde musulman” !…

Dans l’article (en anglais) où elle s’amuse de cette maladresse, Alexandra Sandels signale que le mot, au féminin, est également utilisé par les femmes, mithliyya remplaçant alors le très classique – en terme de vocabulaire s’entend – “lesbienne” (sihâqiyya سحاقية). L’auteure renvoie en lien à un très utile tableau – qui intéressera (au moins) les traducteurs et traductrices – de toutes les équivalences de termes entre l’anglais et l’arabe pour désigner les multiples choix possibles dans les relations sexuelles.

Si le vocabulaire arabe évolue, c’est que les mœurs le font aussi ! Certes, on trouve encore en Egypte une association des “Avocats sans entraves” (محامون بلا قيود) pour réclamer l’interdiction des très immorales Mille et Une Nuits (brève en arabe : cette histoire est d’ailleurs un plat réchauffé, car il avait déjà été servi au temps de Sadate). Mais, dans les faits, les avocats des différentes formes de sexualité homosexuelle trouvent de plus en plus un espace où s’exprimer publiquement.

C’est sur la Toile que l’allosexualité (ou l’altersexualité) arabe a trouvé le plus rapidement un lieu pour s’exprimer. Au Liban plus rapidement qu’ailleurs où après les sites de rencontre (voir cet article de Chirine Abou Chakra) et celui du mouvement Helem ouvert en 2004 (voir aussi cet article dans Al-Akhbar) a été créé Beksoos, le premier Queer Arab Magazine émanant de l’association Meem (voir cet article en français).


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Toujours au Liban, et dans un registre bien moins militant et nettement plus glamour, il faut mentionner également la parution récente de Jasad (Corps), un trimestriel dédié aux arts, sciences et littératures du corps, dirigé par la poétesse Joumana Haddad (entretien portrait dans The Age).

Mais il ne faudrait pas croire que les “mots des homos arabes” ne s’impriment qu’au Liban. En Egypte, le journaliste Mustafa Fathi a fait scandale en publiant il y a un peu moins d’un an Balad al-walad, un livre qui décrit la vie des homosexuels dans son pays. Et le Maroc n’est pas en reste avec la publication, le 1er avril dernier, de Mithly. Tirage à 200 exemplaires, distribués très discrètement, mais tout de même une première pour ce qui est de la presse arabe.

 

Illustration du haut : أنا مش شاذ، أمّك شاذّة. أنا مثلي (J’suis pas bizarre. Ta mère ! J’suis homo).

Bombage sur les murs de l’AUB à Beyrouth en mars 2008. Voir cet article dans Al-Akhbar).

 

Article reproduit avec l'aimable autorisation de Yves Gonzalez-Quijano.

Première publication : Culture et politique arabes.

Blogué par nos amis de GayClic.com :

 

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Pour accéder au site (en arabe), cliquez sur la couverture.

 

 

« Une première dans le monde arabe ! », s’exclame le quotidien panarabe alarab online. Lancé le 1er avril dernier par le président de l’association LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels) marocaine Kif Kif, Samir Bargachi, Mithly (gay, en arabe) risque de faire grincer des dents. Il s’agit du premier magazine homosexuel marocain. Une publication qui a pour but de donner la voix aux « lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels, afin qu’ils puissent s’exprimer en dépit du fait que la société officielle fait mine d’ignorer leur existence », indique le texte de présentation du magazine, disponible sur sa version Internet.

Les homosexuels arabes sont issus des « régions les plus politiquement et socialement instables dans le monde », poursuit l’éditorial, ajoutant que l’homophobie dont ils sont victimes a pour cause « l’ignorance et de la méconnaissance ». La rédaction de Mithly est installée à Madrid, en Espagne, l’homosexualité au Maroc étant considérée comme un délit passible de peines pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement, ainsi que de fortes amendes. Mais les responsables du magazine n’ont pas pu résister à la tentation de diffuser le 1er numéro dans leur pays. Près de 200 exemplaires ont ainsi été imprimés clandestinement et distribués sous le manteau à Rabat. Pas de fatwa ni de condamnation pour l’instant. Le journal du parti islamiste Justice et Développement, Attajdid, a toutefois réagi. « L’homosexualité est contre l’avenir de l’humanité », s’est indigné, sur les colonnes du Soir Belgique, le rédacteur en chef de la publication, Mustapha Khalfi. La cohabitation risque d’être difficile.

 

© Djamel Belayachi pour Afrik.com.

 

 

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L'émission Paroles du Monde diffusée sur la chaîne Public Sénat, était consacrée au tabou de l'homosexualité en terre d'Islam, et avait pour intervenants Odon Vallet, historien des religions, Louis-Georges Tin, fondateur de la Journée Mondiale contre l'homophobie, et l'écrivain marocain Abdellah Taïa. (Merci à nos amis de GayClic.com) 

 


L'écrivain marocain Abdellah Taïa répond aux questions des étudiants de l’Institut des Hautes Etudes de Management de Rabat, Maroc. Ce petit film a été enregistré le dimanche 20 décembre 2009 à Paris.

BELLEVILLE

Une nouvelle signée Abdellah Taïa

 

 

La nuit est redevenue mon ennemie.

Je ferme les yeux. Le sommeil ne vient pas, ne vient plus. Je suis seul à Paris, et j’ai peur.

Le Maroc, mon pays.

Je ne connais pas le Maroc. Je connais Rabat. Je connais Salé surtout : j’y suis né.

Tout est loin. J’ai quitté il n’y a pas si longtemps ce premier monde. Mon origine.

Je vais devenir fou. Je le sens. Je le sais, chaque jour un peu plus.

En attendant le sommeil je rêve déjà, je rêve encore. Je pense et c’est lourd. Ma conscience des choses devient extrême. Je tremble, tout me fait mal. L’abîme est là, devant moi. Le monde se dérobe, se renverse. Où est la terre ? Où est le ciel ? Encore une crise de panique ? Comment la fuir, l’amadouer, la prier, la séduire ? Je récite machinalement des versets du Coran. Je dis et redis le prénom de ma mère, M’Barka, M’Barka, M’Barka… Rien à faire ? La crise monte. La panique vient. Mon cœur bat plus fort, il va s’arrêter.

Je meurs.

Je ne me souviens plus tout d’un coup du Maroc. Je ne suis plus moi-même. Je suis qui ?

Je vis à Paris. Depuis sept ans dans et avec moi-même. Nous sommes seuls. Dans le silence agité de ma tête.

Je marche dans mon rêve, dans mon cauchemar parfois bleu. Je vais.

Avant, j’étais optimiste. Vraiment ? Je pleurais, je riais, je pleurais et riais en même temps. Mais je ne le disais à personne. Ma mère s’en doutait. Elle sait tout ma mère, le bien, le mal, la bénédiction, la perversité, le salut, elle sait tout du monde et de moi loin.

Aujourd’hui, de l’autre côté, je vois le noir qui est en moi depuis le début. Le désespoir inné. La folie initiale. La maladie de toujours. Le péché originel. Le suicide. La mort. La trahison. Le silence éternel.

Tout, tout se révèle enfin à moi. Mais je suis encore jeune. Trente-deux ans. Je ne veux pas tout voir, tout savoir. S’il vous plaît, s’il vous plaît, laissez-moi quelques années ou juste quelques mois encore dans l’ignorance. Non, non, je vous assure, vous vous trompez, je ne suis pas fort, je ne suis pas devenu fort, je mens, je fais semblant, je joue, je bluffe. Croyez-moi, s’il vous plaît, ayez pitié de moi. Prenez autre chose de moi, mais laissez-moi dans la naïveté, l’illusion de la naïveté. Je ne sais pas me battre. Je ne sais pas vaincre. Je veux être encore idiot, ridicule, faible, efféminé, entre-deux. Laissez les autres rire de moi, je m’en fous. Laissez-les s’éloigner, me fuir. Condamnez-moi à ce que vous voulez, j’accepterai votre jugement, mais pas cette perte, pas cette solitude devant le Grand, devant la Fin. Écoutez, écoutez, c’est moi, moi, c’est ma voix intérieure, elle dit un pays chimérique, colérique, entouré d’eau, qui bouge, disent-ils. Le Maroc.

Jadis. J’ai grandi à côté d’une prison. La prison Zaki, entre le terrain de football, l’aéroport, la base militaire, dans ce qui allait devenir une forêt, sur la route de Fès. Un jour je suis allé voir des hommes brisés en sortir. Ils étaient déjà partis quand je suis arrivé. Dans un café, juste en face de la gigantesque et effrayante porte d’entrée, je me suis assis, et j’ai écouté. Un homme grand, un peu campagnard, au milieu de son histoire, disait à un ami :

« Je suis devenu homme, je suis devenu plus fort dans la prison… Plus personne n’osait me toucher… Et c’était plutôt moi qui baisais qui je voulais… Chaque fois que j’avais envie ou que j’avais froid, j’allais baiser quelqu’un… En prison, j’ai appris le sexe. Je couchais avec mes amis, avec mes ennemis, et même avec mes frères. La loi… la loi du monde ne m’intéressait plus. La loi, je l’ai réinventée. J’ai baisé. Je me suis baisé. J’ai baisé l’autre qui est en moi. Je n’ai rien fait d’autre. Maintenant je retourne à ma femme. Je sais qu’elle a pris un amant. Je le connais. Je vais la reprendre. Je vais la baiser elle aussi pour rattraper le fil de notre histoire. Plus rien n’a d’importance. La morale ? Je m’en tape. Mes parents ? Ils m’ont renié, je les respecte quand même, mais de loin. La religion ? C’est quoi la religion ?! Une fiction, voilà, c’est tout. Je suis devenu plus fort, oui, suffisamment fort pour fuir tout en revenant à cette putain de vie. Mais je ne vivrai plus comme un chien. Je suis un loup maintenant. »

En retrouvant ma mère, j’ai voulu lui dire ces mots vrais que je venais d’entendre, d’apprendre par cœur. Elle n’était pas libre. Elle préparait avec la voyante lalla Chafya, une amie de longue date, un sort pour désenvoûter mon grand-frère. Mon grand-frère ! Quelle déception ! Petit, j’espérais devenir un homme comme lui. Un homme pour lui. Il s’est marié. Sa vie s’est alors arrêtée. Il n’était plus mon frère, mon prince. J’étais orphelin. Les rêves autour de lui se sont cassés. Ils sont tombés par terre. Il fallait continuer seul. Ne pas rapporter à ma mère les paroles libres du prisonnier. Ne pas dire mes projets, ma mégalomanie d’adolescent enfant, moi tout simplement. Ne rien avouer. Ne rien partager. Garder la légèreté première quand même. Cette brise de bonheur qui nous rendait visite parfois. Continuer à aimer. Ne pas juger. Ne pas se juger ? Difficile. Et un jour, je ne me souviens plus exactement du chemin que j’ai emprunté, atterrir à Belleville. 72, rue de Belleville. L’immeuble d’Edith Piaf. « Ici naquit en… Edith Piaf dont la voix allait plus tard bouleverser le monde… »

 

Je suis arrivé. Je vis dans la ville de mon rêve premier. Tout a commencé à prendre forme, doucement, lentement. Je connais mon sang, mon sexe et parfois mon avenir. J’avance, je recule. L’été d’une grande canicule, je venais d’avoir trente ans, il y a eu une grande déflagration. En moi. La nuit. Métro Pyrénées. Dans le silence indifférent du monde. Le mal s’est réveillé dans mes entrailles. Et la peur interminable, celle de l’homme enfant face aux heures terribles de son existence, de son exil, a pris le dessus. Je vis depuis dans cette peur et je sais que je suis maudit. Vraiment maudit. Ma mère ne le sait pas. Pas encore.

 

© Abdellah Taïa

Tous droits réservés.

Publiée avec l’autorisation d’Abdellah Taïa.

 

Vient de paraître aux éditions du Seuil :

LILA

Une nouvelle signée Abdellah Taïa

 

 

On ne me demandait pas mon avis. On m'emmenait dans un autre monde, les yeux endormis, le corps las, le noir de la nuit en train de me gagner. Mon père me mettait sur son dos quand mes jambes n'arrivaient plus à me porter. On marchait longtemps dans le silence, on se préparait pour l'invisible, pour la musique, la danse, la joie et la douleur, le combat des corps, leur langage secret enfin révélé à travers des mouvements inédits… On allait vers un rendez-vous avec l'autre qui est en certains de nous, vers les miracles, vers là où même la nuit, on ne dormait jamais.

On m'emmenait. J'entrais ailleurs, loin de chez nous, le cœur peureux. La lila ne tardait jamais à commencer. Ce à quoi j'assistais alors dépassait tout, l'inimaginable, l'incroyable arrivaient. J'étais initié au mystère par mes propres parents. Le sexe, l'érotisme, déjà très présents dans mon quotidien, atteignaient durant ces nuits infinies une autre dimension. J'entrais et je voyais clairement que tout allait d'un moment à l'autre exploser, s'ouvrir de l'intérieur, violemment. Dans ce chaos nocturne, j'étais seul, moi et moi seuls.

Je n'avais plus sommeil tout d'un coup. Dans un coin, celui des femmes, je regardais, j'observais et je faisais l'amour. Avec ma mère qui ne dansait jamais. Avec ma sœur qu'on disait possédée. Avec tous les hommes, je les recevais en moi, de loin, de près, l'un après l'autre. Je me donnais ouvert malgré moi, la tête perdue, l'âme dédoublée mais toujours dans la foi.

Les femmes étaient calmes. Elles avaient préparé à manger pour nous et pour les autres, ceux qui vivent autour de nous, les djinns, et qui ne les effrayaient pas ; elles avaient fait leur devoir, bien comme il fallait, sans se sentir obligées. Elles avaient fait même la vaisselle. Elles étaient assises par terre, accroupies, en groupe, et moi avec ma mère et ma sœur à côté. En face : les hommes, des agneaux, des loups, en djellaba ; ils buvaient comme nous du thé à la menthe très sucré.

La musique avait commencé. Sans qu'on s'en rende compte. Une flûte. Une flûte qui pleure, qui réveille, appelle, rappelle et fait petit à petit monter la chaleur de la pièce où on était réunis, et celle de nos corps fraternels, emprisonnés, bientôt libres.

Ma sœur avait ce privilège de voir, d'être visitée, de parler avec les autres, ceux que ma mère appeler les Maîtres. C'étaient des Maîtres gentils, du côté de Dieu, travaillant pour Lui, pour nous. Ils étaient entrés en ma sœur doucement mais je n'ai jamais su quand. De temps en temps, ils se manifestaient, ils venaient parmi nous, on ne les voyait pas mais ils étaient là: le corps de ma sœur tombait par terre, elle s'absentait, elle ne perdait pas connaissance, non, elle s'absentait pour laisser la place, son territoire, sa pièce, à une autre force, une autre respiration. Au début, le corps ne bougeait pas, puis comme un mouton qu'on venait d'égorger il commençait à trembler, à s'agiter dans tous les sens ; saisi par une force extraordinaire il s'apprêtait à vivre le monde autrement, une expérience intérieure qui se passait devant mes yeux mais dont je n'avais pas une idée précise, concrète. Une voix qu'on ne reconnaissait pas et à laquelle je me suis habitué au fil des années, surgissait alors de ce corps, de cette bouche, de ces lèvres, ceux de ma sœur ; une voix d'un autre monde, théâtrale, tragique, imposante qui faisait peur, elle disait des choses, de nous, de notre vie, elle réclamait un sacrifice, elle se plaignait, proférait des menaces, pleurait. Cette voix qui n'était pas bien sûr celle de ma sœur a accompagné une partie de mon enfance et toute mon adolescence, et c'est elle qui exigeait pour son bien-être, sa satisfaction, son plaisir, sa guérison, les lilas, les nuits en transe.

Ma mère ne savait pas organiser ces lilas. Elle chargeait une voyante amie, dont le rêve le plus cher était d'aller un jour à la Mecque, de cela : le sacrifice, le sang qui coule, les drapeaux de couleurs vives, les musiciens qui aimaient un peu trop le vin, les Jilalas, et les encens qui rappellent à certains le paradis perdu. Cette voyante, lalla Chafya, était une femme douce, habitée elle aussi, d'une autorité certaine mais intelligente. Elle tombait souvent malade et seules les lilas, me disaient ma mère, pouvaient la guérir, la soulager pour quelque temps. Lalla Chafya voyageait souvent, parfois très loin, pour faire des ziaras, des visites aux saints afin d’avoir leur baraka, leur bénédiction. Elle ramenait à ma mère le barouk, un souvenir sacré : l'eau des puits de ces saints, une eau rare, précieuse que ma mère gardait le plus longtemps possible.

Lalla Chafya était vieille. Elle l'a toujours été. La musique des Jilalas la transformait, la rajeunissait. C'était elle qui commençait la danse. Seule. Sans djellaba. La transe montait en elle. Son djinn montait en elle. Elle courrait sur place. Les bras inertes. La tête s'agitait, doucement, lentement. Plus tard ses foulards multicolores tombaient l'un après l'autre pour révéler sa chevelure, blanche, rouge henné. Puis elle pliait et repliait son corps, devant, derrière. Les bras se réveillaient. Les yeux s'ouvraient, se refermaient, heureux, fous. La musique montait un peu plus. Lalla Chafya, hypersensible, se mettait alors à genoux. Elle gémissait, criait. Elle se frappait la poitrine. Elle souriait et pleurait en même temps. Elle mordait ses mains, ses bras. Elle se relevait. Se remettait à genoux. Continuait à vivre le corps suspendu, dans des mouvements anarchiques, chorégraphiques, bizarres, beaux à voir. Lalla Chafya était saisie par la lumière, hypnotisée, emprisonnée, libre. Elle était primitive. De nouveau. Elle montait au ciel, nous invitait à la rejoindre, elle nous présentait à son Maître, on ne le voyait pas, mais on le saluait quand même. On redescendait tous, en même temps, vite. Le corps de lalla Chafya, à bout, tombait par terre, et cet ultime mouvement était accompagné d'un cri horrible et salutaire. Les femmes allaient vers elle, l'aspergeaient d'eau de fleurs d'oranger. Lalla Chafya ouvrait les yeux. Redevenait la vieille femme que nous connaissions. Des hommes jeunes, forts, l'aidaient à se relever ou alors la transportaient dans un coin de la pièce où elle allait, ravie, se reposer, dormir un peu, et plus tard, saisie de nouveau par la force de la musique, excitée par les odeurs des différents encens qu'on ne cessait de brûler, elle se relevait pour se remettre au milieu de la pièce et recommencer la transe, la rencontre avec l'invisible, le dialogue secret du corps, de la musique et des djinns. Mais cette fois-ci elle n'était pas la seule à danser. D'autres femmes et aussi quelques hommes étaient eux aussi sous l'influence de leur djinn, ils dansaient, s'agitaient en inventant des mouvements, des pas, des poses, des râles, une façon d'être dans le monde, l'instant, complètement inédite. Parmi eux, il y avait ma sœur : je la reconnaissais et en même temps je ne la reconnaissais pas. Pour son djinn, au contact libre avec les corps des autres, homme, femme, elle était transfigurée, pour son bien, pour son équilibre, pour s'aimer, se punir et plus tard s'unir sexuellement avec le monde et celui qui l'habitait.

De loin, enfant, adolescent, chétif, j'étais reconnaissant. L'invisible avait un sens, une odeur, une musique. Plusieurs fois, à intervalles réguliers, je l'ai rencontré. Il m'invitait à le rejoindre, à me mettre dans le groupe des corps mêlés. Je n'ai jamais voulu. J'avais peur. Je voulais juste regarder et par les yeux entrer en communion pour plus tard dire, raconter. Je savais que moi, mon plaisir, ma joie, ma liberté, c'était, à cette époque-là, de me dévêtir complètement dès que je me retrouvais seul dans la maison familiale de Hay Salam. J'enlevais mes vêtements et, nu, je redécouvrais ce premier monde qui allait à jamais me hanter. Je me promenais dans toutes les pièces, je faisais l'homme, la femme, le petit garçon. Je cherchais les miroirs pour redessiner mon corps osseux dans ma mémoire. J'avais envie de danser, faire un peu comme lalla Chafya. Je n'osais pas, je ne savais pas. Je finissais toujours par me retrouver dans le petit lit sur lequel une fois par semaine mes parents faisaient l'amour, et là, là, allongé sur le dos, les yeux toujours ouverts, agité, déterminé, ivre par avance, je me donnais à moi-même en dansant enfin : je me masturbais lentement en chantant l'hymne national marocain.

 

© Abdellah Taïa

Tous droits réservés.

Publiée avec l’autorisation d’Abdellah Taïa.

 

À paraître le 1er octobre 2009 aux éditions du Seuil :

Abdellah Taïa, homosexuel

envers et contre tous




“Il a accepté de donner son c… pour se faire connaître”, “Il est publié et on parle de lui parce qu’il est homo”, “Il se prostitue pour plaire à l’Occident”, “C’est son postérieur qui parle, pas lui”, “Il nuit à l’image du Maroc et de l’islam”, “Si nous étions réellement en terre d’islam, on le lapiderait”. Le nom de Abdellah Taïa, pour ceux qui le connaissent, ne laisse guère indifférent. Il délie les langues et déclenche, dans les discussions de café comme sur les forums Internet, des échanges au contenu très peu amène. Un internaute a écrit ceci : “En ce temps de malheur, pour être publié dans le monde occidental, il faut écrire des romans sur la sexualité.

La plupart de ces récits sont des autobiographies où des homos racontent avec fierté leurs exploits. Abdellah Taïa en est un. Il raconte sa vie de pédé depuis son jeune âge quand il vivait à Salé. Il a été l’invité de 2M cinq fois, un privilège dont ne bénéficie pas par exemple Mehdi El Menjra (ndlr : écrivain et “futurologue” marocain). Taïa, lui, a été reçu par toutes les maisons d’édition en France et son roman sera traduit”. L’homosexualité déclarée du jeune écrivain traumatise jusque dans les cercles de lettrés, pourtant réputés pour leur tolérance et leur ouverture d’esprit. Quand Taïa a publié conjointement dans les colonnes de TelQuel et celles du quotidien Le Monde, un texte personnel en réaction aux attentats kamikazes survenus au Maroc en mars 2007, un lecteur averti a trouvé le moyen de s’indigner en ces termes : “Taïa ne peut pas se mettre à la place d’un kamikaze parce que lui, c’est son c… qu’il se fait exploser. Alors si vous pouviez nous épargner les tribunes de votre pédale vedette…”. Quelques semaines auparavant, un chercheur dont on taira le nom a trouvé d’autres mots, un autre ton, pour exprimer sa colère : “Honte sur vous qui donnez de la visibilité à un zamel !”.


Demain le scandale


Abdellah Taïa n’a évidemment pas que des détracteurs. Il a aussi des amis, des supporters… qui se taisent. Ceux qui ne l’aiment pas, en revanche, l’expriment violemment, méchamment, l’assimilant sans problème à une honte nationale. Un “zamel”, c’est-à-dire un homosexuel, une pédale, une insulte. Le phénomène n’en est sans doute qu’à ses débuts, puisque l’auteur, dont les publications sont diffusées aujourd’hui à une moyenne de 10 000 exemplaires (mais vendus autant au Maroc qu’en France !) est appelé à grandir. Il vient d’être traduit en espagnol, bientôt en néerlandais. Son potentiel commercial et sa marge de progression en France sont énormes puisque, contrairement à ce que pensent ses nombreux adversaires, l’écrivain ne fait pas le tour des plateaux de télévision. Pas encore, du moins. Et au Maroc, il n’a jamais capitalisé sur son homosexualité à la télévision. Son coming out, selon l’expression consacrée, n’a été opéré que via ses propres écrits, en plus de l’entretien accordé à TelQuel, en février 2006.

Que se passera-t-il demain lorsque Taïa, par la force de son talent d’écrivain et sa singularité d’homme, deviendra une authentique star (inter)nationale ?

Al Massae, le quotidien le plus diffusé au Maroc, a déjà tranché la question : Taïa, il faudra le brûler ! Dans l’une de ses chroniques quotidiennes, le directeur de la publication, Rachid Nini, a pratiquement appelé au lynchage du jeune écrivain, accusant au passage l’Etat de “complicité” et traitant plus généralement les homosexuels d’êtres anormaux, qu’il ne faudrait surtout pas “exhiber” en public. “Comment accepter qu’un tel individu passe sur la deuxième chaîne de télévision nationale, qui est financée par l’argent du contribuable marocain ?”, écrit notamment Nini. Nous avons tenté de comprendre le point de vue pour le moins extrémiste du directeur d’Al Massae. Joint par téléphone, il a commencé par accepter l’idée avant de se désister sans aucune forme d’explication… Attajdid, le quotidien officieux des islamistes du PJD, a été à peine moins extrême qu’Al Massae : “Pourquoi Taïa bénéficie-t-il de tous ces passages à la télévision (marocaine) et pas les autres ?”. Un dirigeant du parti nous a fait, en off, le commentaire suivant : “Nous, on n’aime pas les homos !”. On aurait pourtant tort de prendre la formule pour une simple boutade. Le PJD est parfaitement capable de poser, demain, une question orale au Parlement, pour demander le jugement ou l’interdiction de l’écrivain. L’offensive menée, sur un autre plan, par le parti de Saâd-Eddine El Othmani, contre le film Marock risque de se reproduire, cette fois contre une personne : Abdellah Taïa. Ce qui sauve (pour le moment) le jeune écrivain peut se résumer, comme nous a expliqué ce dirigeant du parti islamiste, de la manière suivante : “Taïa ne représente pas grand-chose, il ne vend pas - encore - assez de livres”. Demain, donc, tout peut changer et tout changera, puisque Taïa vendra fatalement plus de livres, fera plus d’apparitions à la télévision, parlera davantage de son homosexualité, etc.


Un extra-terrestre à Paris


En allant à la rencontre de Abdellah Taïa dans sa nouvelle vie, à Paris, on a du mal à croire que cet homme frêle, timide, pudique, tellement humble, corresponde au monstre décrit dans les délires de ses adversaires. “Je ne fais pas de littérature, je ne cherche à reproduire les plans d’aucun écrivain, je ne représente personne, je ne suis qu’un étranger qui vit seul dans un studio de vingt mètres carrés”. L’histoire de Taïa est celle d’un malentendu : fils de pauvre, il a appris à manier la langue française alors que beaucoup parmi ses copains du derb n’ont jamais mis les pieds à l’école. Il a fait des études en littérature, mais il a toujours rêvé d’écrire pour le cinéma. Et il ne s’est pas exilé en Europe pour découvrir les mondanités parisiennes ou le chocolat suisse, mais “pour suivre l’homme de sa vie”. Ce serait beau dans la bouche d’une femme, c’est impardonnable pour un homme marocain.

Dans son minuscule studio du 19ème arrondissement, quartier plutôt “pop” de la capitale française, le jeune homme n’a aucune photo de lui accrochée au mur. Il fait vite le tour du propriétaire sans quitter sa place, en bougeant son seul index : “Ici, sur ce matelas, je dors, j’écris, je fais tout. Là, ce sont les livres que j’aime, et puis là c’est une vieille photo de Mohammed V pour laquelle j’ai une grande tendresse, des disques, des films”. L’écrivain marocain le plus décrié du moment a un quotidien de Monsieur tout le monde à Paris, un homme très seul qui pense à ses fins de mois : “J’ai longtemps tenu le coup grâce aux petits boulots habituels. Aujourd’hui, je vends des livres mais pas assez pour être à l’abri du besoin, alors je donne des cours (d’arabe), je traduis les écrits des autres, j’écris occasionnellement pour des journaux”. Le grand dénuement dans lequel vit cet homme de 34 ans traduit l’intensité de sa vie intérieure.

Abdellah Taïa vit avec des images et des mots du Maroc, des morceaux de vie de ce Hay Salam à Salé où il a grandi, dixième enfant d’une fratrie de onze. Une vie de pauvre où les corps, poussés par l’exiguïté, vivent pratiquement les uns sur les autres, créant au final une communauté charnelle, voire sentimentale : “Le sujet de ce que j’écris est et ne peut être que moi-même, mais je ne raconte rien en continu, plutôt des fragments de ce que je vis, ce que je suis”. Ce qu’il est ? “Un Marocain révolté, qui croit à l’individu, qui refuse l’idée selon laquelle notre histoire, personnelle ou collective, ne nous appartient pas, qu’on n’a pas le droit de se la réapproprier”. Taïa est une mosaïque humaine au centre de laquelle le mot homosexualité est évidemment inscrit en lettres d’or, inévitable, incontournable. “J’ai toujours été homosexuel et je ne m’en suis jamais caché. L’homosexualité se vit et ne s’explique pas. Ce n’est pas un trip, c’est ma vie. Je ne peux pas le cacher, je l’écris, je le raconte au milieu d’autres choses”.

Contrairement à un Rachid O., premier écrivain marocain à déclarer son homosexualité (dès 1994 avec L’enfant ébloui, puis Plusieurs vies, parus chez Gallimard), mais sans décliner son identité complète, Abdellah Taïa a décidé, dès le départ, de signer de son vrai nom, sans se cacher derrière un diminutif ou un pseudonyme. “Au Maroc, tout passe, mais dans le silence. Il y a eu un moment pour moi où ce silence n’était plus suffisant. Il fallait que je brise le tabou, que je parle. De moi”. Jusqu’en 2005, l’écrivain fait allusion à son homosexualité sur le mode du “Alfahem yfhem”, pour les initiés seulement, avant de la révéler ouvertement, sans détour, dans Le Rouge du tarbouche. En février 2006, il franchit un palier supplémentaire dans les colonnes de TelQuel : “J’ai eu un nœud à l’estomac au moment de l’entretien. L’heure de mon coming out avait sonné. Vous pouvez dire ce que vous voulez dans les livres, mais à partir du moment où vous le dites dans les journaux, cela devient l’affaire de tous, vous avez franchi le point de non-retour”. D’autres journaux francophones (Le Journal, le défunt Maroc-Soir, Maroc Hebdo, etc) relaient le coming out de l’écrivain.

“Ma famille, mes anciens amis ont préféré ignorer, pour eux j’étais toujours dans mon hmaq de jeunesse, un truc réparable avec le temps et dans tous les cas camouflable dans l’immédiat. On ne me prenait pas au sérieux, même si les voisins venaient dire à ma mère : on a vu ton fils à la télévision. Une fois, mon grand frère m’a même appelé pour me dire, tout fier : je t’ai vu à la télévision, c’est très bien, mais dis-moi, quand est-ce que tu vas passer à la fiction ? Il voulait bien sûr dire : oui, on sait de quoi tu es fait, maintenant il faut arrêter ces déballages pour penser à devenir - enfin - écrivain !”, explique Taïa. Un autre de ses frères va se plaindre directement chez la mère : “Dis à ton fils d’arrêter de raconter son tkharbiq (charabia) et de revenir à la raison !”. La rupture avec le “maskhout Al walidine”, celui qui a osé briser la loi du silence, guette.



Coming out et déchirement familial


Le coming out de Taïa a pris une autre dimension, beaucoup plus dramatique, lorsque l’écrivain a expliqué son homosexualité dans des journaux arabophones (AlAyyam et Al Jarida Al Oukhra). “Cela a tout changé, puisqu’on est passé de la langue des riches (le français) à la langue de tout le monde (l’arabe). Un peu comme si on était dans la pure théorie, et que là, d’un coup, on atterrissait dans le réel”, se souvient l’écrivain. Cette fois, c’est sûr, le jeune homme est devenu “l’autre”, l’extra-terrestre, le clochard montré du doigt par les gosses de Hay Salam, le héros monstrueux des contes transmis par les grand-mères à leurs petits-enfants. La vie de Taïa bascule.

A Salé, les nouvelles vont très vite et les Taïa, au grand complet, sont obligés de tenir un conseil de famille : “Tel neveu n’arrivait plus à mettre le pied dehors, de peur d’être la risée des gamins du quartier, telle sœur avait des problèmes au bureau parce que son frère était zamel (et il n’avait aucune gêne à l’écrire et à le dire)”, se rappelle Abdellah Taïa. Catastrophe. C’est finalement la mère de l’écrivain, 74 ans, chef de famille depuis le décès du père, qui prend les devants pour appeler son fils en France. Elle pleure, son fils aussi. Ses mots à elle : “Ach derti lina, ach derna lik, wach nta khrej lik la’akel, wach hadak klam kaytgal (As-tu perdu la tête pour nous faire ça ? Pour dire toutes ces choses qu’on ne dit pas) ?”. Abdellah a les larmes aux yeux à l’évocation de ce douloureux souvenir : “Pour moi, je souffrais d’avoir involontairement causé du mal aux miens, d’être un peu lâche puisque loin de Salé, je souffrais surtout de voir que personne, dans ces moments de détresse, n’a pensé à moi, à tout ce que j’avais longtemps endossé en étant réduit au silence, à tout ce que j’avais à endurer pour poursuivre mon cheminement naturel”.

La mère ignore le contenu des livres les plus explicites (Le rouge du tarbouche et L’armée du salut), elle ne s’arrête que sur le contenu de l’interview accordée par son écrivain de fils à l’hebdomadaire Al Jarida Al Oukhra. “Elle était effondrée devant l’annonce de mon homosexualité et, plus encore, devant mon rejet définitif du concept de mariage”. “Ne me dis pas que mon fils ne va jamais se marier, qu’il n’ira jamais au Haj, que je ne pourrais jamais prendre ses enfants dans mes bras. Moi, je ne veux que ton bien”, pleure la vieille femme. Taïa, de son côté, essaie d’argumenter, il cherche des mots “qui rassurent (un peu)” entre deux sanglots : “C’est quelque chose qui me dépasse, mais il ne s’agit pas seulement de moi, je m’inscris dans un mouvement qui est plus grand que moi, et qui traverse tout le Maroc”, répond-il à sa mère. L’écrivain s’accroche à son rêve d’être lui-même et sa mère s’accroche au rêve de voir son fils être celui qu’elle souhaite. Qu’il referme la parenthèse homosexuelle pour revenir à la “normalité”.

Aucun autre membre de la petite famille Taïa ne contacte l’écrivain dans l’immédiat. La mère canalise à elle seule tous les mécontentements, chaque jour plus nombreux, plus difficiles à contenir, plus difficiles à vivre. Et Abdellah Taïa, dans son minuscule studio parisien, vit dans le noir le plus absolu, coupé du monde, réfléchissant sur la nouvelle tournure que prend son existence. Jusqu’au jour où l’une de ses sœurs, analphabète, lui envoie un SMS, qui arrive à point nommé comme une bouée de sauvetage : “Ma sœur ne m’avait jamais appelé, ni écrit. Elle a fait appel à sa fille pour m’écrire dans un arabe rédigé en français : son message ne disait rien de particulier mais il traduisait, quelque part, avec ses idées et sa manière à elle, un soutien extraordinaire de sa part”. Le SMS disait : “Khouya Abdellah, Wach nta labass ? Wach mazal D’aïf oula s’hahiti chouiya ? Rah koulna kansallmou alik”. Traduction : “Mon frère Abdellah, est-ce que tu vas bien ? Tu es toujours aussi maigrichon ou bien as-tu grossi un peu ? On te salue tous”.


Comment tourner la page ?


Abdellah Taïa n’est pas encore passé au chapitre suivant. Les siens non plus. Depuis le dernier épisode de ce coming out qui n’en finit pas, couronné par l’interview accordée à Al Jarida Al Oukhra en mai 2006, l’écrivain n’a plus jamais remis les pieds chez sa mère, sa famille, à Salé. “Je n’ose pas, parce que c’est trop tôt, trop chaud. Je ne sais pas quelle sera mon attitude, ni la leur, je n’ai pas envie de rouvrir toutes nos blessures, je ne veux pas plonger dans de nouvelles béances, pas encore. Je veux que l’on se donne, eux et moi, le temps de digérer tout ça”. Ses derniers séjours au Maroc, Taïa les a passés à Casablanca, Tanger ou Rabat, dans des chambres d’hôtel ou chez des couples d’amis. Des refuges anonymes et des cocons protecteurs. Le seul lien véritable qui le rattache à son pays est resté le même : une conversation téléphonique échangée toutes les deux à trois semaines avec sa mère. “Je n’en veux à personne, car ma démarche est d’aller au bout : de l’exil, de l’écriture, de l’homosexualité, de moi-même. J’ai choisi la voie de la liberté, je dois la mener jusqu’au bout”. Et le scandale ? “Mais quel scandale ? Ce n’est que dans l’individualité que l’on peut faire avancer les choses et être soi-même, pas en demandant la bénédiction de qui que ce soit. Parce que dès que tu demandes à quelqu’un son opinion, tu sais que c’est perdu d’avance : il évoquera la pensée moyenne, consensuelle, qui n’est pas la sienne mais qu’il te servira uniquement pour te briser”.

L’écrivain, aussi humble que percutant, en a encore dans le ventre. Il a longtemps été nourri au spectacle des humbles et des anonymes, les voisins de quartier ou les hommes et femmes de passage, aux parcours personnels si lisses… en apparence. “Je pourrais écrire des livres entiers sur les scandales de mœurs des uns et des autres, même parmi les plus conservateurs dans mon entourage. La transgression se pratique au quotidien et à une très large échelle. Elle est seulement tue pour mieux sauver les apparences. Moi, si j’arrive à briser le cliché du Zamel efféminé, prostitué, dépravé, ce serait déjà bien”.

En dehors de Rachid O, l’autre écrivain homosexuel avec lequel il est en contact, Abdellah Taïa ne fréquente aucun cercle littéraire. Pas plus marocain que français. Il est seul dans son coin. Quelques contacts (Frédéric Mitterrand, le cinéaste Faouzi Bensaïdi), des discussions avec une poignée d’anciens camarades de promotion, le tour des relations mondaines et sociales est vite fait. “Mais quand je suffoque, j’ouvre mon petit balcon qui donne sur les toits de Paris”, souffle l’écrivain, jamais à court d’idées pour éviter de tomber dans le pathétique ou se lamenter sur son sort.

L’attitude qui résume le présent de l’enfant de Hay Salam est celle qu’il adoptait, un jour, sur le plateau d’une émission littéraire sur 2M : la tête basse, un côté gauche, l’air plus simple, plus timide que la moyenne des écrivains à l’ego hypertrophié. Il était fidèle à lui-même, sans artifice intellectuel, refusant de théoriser ou de s’ériger en pourfendeur des tabous. Un peu dans la posture qu’avait, parfois, les soirs de mauvaise humeur, son idole de toujours : l’auteur du mémorable Pain nu, l’écrivain Mohamed Choukri (“Lui, c’était quelqu’un, il nous a fait comprendre, à nous les misérables, que tout était possible, que tout le monde pouvait faire ou être n’importe quoi. Parce qu’il a été le premier à raconter la réalité, la sienne, celle de tous les jours, y compris dans sa dimension sexuelle”). Clin d’œil du destin : la traduction hollandaise de L’armée du salut, attendue en septembre prochain, devra paraître chez l’éditeur hollandais… de Mohamed Choukri.


Parcours : De Hay Salam à Paris


Abdellah Taïa a vu le jour en 1973 à Rabat, où son père était employé à la Bibliothèque générale. Il est l’avant-dernier d’une fratrie de onze enfants. Très vite, la petite famille déménage à Salé, Hay Salam, grand quartier populaire, pas loin de l’actuelle prison dite de Zaki. Abdellah grandit alors dans le fief de la Jamaâ d’Al Adl Wal Ihsane, à quelques encablures de la maison du cheikh Abdeslam Yassine, dans cet immense faubourg où la misère et la criminalité se partagent la rue avec le radicalisme religieux. “Si j’ai une ambition, c’est celle de faire entrer Hay Salam, et principalement les blocs 13, 14, 15, 16 où j’ai grandi, dans l’histoire de la littérature marocaine”, confie aujourd’hui l’écrivain, pour mieux souligner qu’il n’a pas encore écrit “ces histoires de transgression, de jeux et de sexualité enfantine, de l’épicier du coin dont on ne voit jamais la femme, du fqih célibataire parce qu’il est homosexuel, des filles prostituées très jeunes et de leurs frères islamistes, etc.”. Après des études secondaires à Salé, Abdellah Taïa traverse le Bouregreg pour soutenir une licence en Littérature française à l’université de Rabat, avant de décrocher un DEA dédié à Marcel Proust en 1998, un autre homo comme ils disent. Il obtient une bourse pour préparer un DES à Genève (“J’y suis allé pour suivre un homme, mais notre histoire d’amour s’est arrêtée avant même que je déballe mes valises”). L’étape suivante s’appelle Paris, où Taïa débarque pour l’amour du cinéma. Il y décroche un DEA en 2001, avant de se lancer dans une thèse de doctorat, qu’il devrait bientôt soutenir, sur le peintre Fragonard et le roman libertin au 18ème siècle. La production littéraire de l’écrivain a démarré en 1999 avec la compilation “Des nouvelles du Maroc (Eddif)”, à laquelle Taïa a pris part. Il est alors un jeune auteur parfaitement inconnu, qui enchaîne avec un premier roman, “Mon Maroc” (Séguier, 2000), où son homosexualité est à peine esquissée. Mais c’est en 2005 que l’écrivain se fait un nom avec Le Rouge du tarbouche (Séguier - Tarik éditions), où il assume ouvertement son homosexualité, avant d’enchaîner en 2006 avec L’Armée du salut (le Seuil), et en 2007 avec Maroc (1900 - 1960), un certain regard (Actes Sud - Malika éditions), en collaboration avec Frédéric Mitterrand. Peu le savent, mais Taïa a aussi publié des nouvelles et des critiques de films dans des journaux marocains (La Gazette du Maroc, Aujourd’hui le Maroc).


Taïa à la télévision : Censure et faux-semblants


L’histoire de Abdellah Taïa avec la télévision a démarré durant l’été 2005, quand “Grand angle”, émission-phare de 2M, est allée filmer “ce jeune écrivain parti de Salé à Paris”. La caméra colle à l’auteur, filme son Paris à lui, le Salé de son enfance, quelques monuments à Rabat, mais ne dit pas un mot sur la singularité sexuelle de l’intéressé, alors que Taïa venait de publier, en France, son premier vrai brûlot : Le rouge du tarbouche. Depuis ce baptême du feu, Taïa a enchaîné avec de nombreuses apparitions sur le petit écran : sur la télévision française (France 2, après la sortie de L’Armée du salut) ou espagnole, l’écrivain parle de ses livres comme de son homosexualité. “La tradition littéraire occidentale, qui a nourri tant de grands écrivains, a tendance à inscrire l’homosexualité arabe dans un cadre exotique, celui du garçon arabe, objet sexuel entre les mains de l’écrivain occidental. Avec moi, comme avec Rachid O, l’objet sexuel parle, réfléchit, écrit. Il existe tant qu’il est connecté à sa propre réalité, locale, marocaine et il n’obéit absolument pas à la norme de la littérature occidentale”.

La télévision marocaine ignore, évidemment, tout de ce débat. Même si Taïa multiplie les apparitions à 2M, son homosexualité est soigneusement éludée. À l’image de la dernière apparition cathodique de l’écrivain, à l’occasion du Salon du livre de Casablanca en février 2007 : “L’émission était animée par Frédéric Ferney (ndlr : animateur d’un magazine littéraire hebdomadaire sur France 5), lequel est venu me voir avant le tournage pour me dire texto : à aucun moment on ne prononce le mot homosexualité, si tu le fais, il n’y a pas d’émission !”. Le résultat relève de la gageure : l’animateur comme l’écrivain évoquent le mot “tabou” à n’en plus finir, sans jamais expliquer de quel tabou il était question. Les initiés ont - depuis longtemps - compris, les autres n’y ont vu que du feu. C’était le but du jeu, parler de la nouvelle littérature autour du “je”, en évitant de les choquer, “eux”.


© TelQuel - Karim Boukhari. Reproduit avec l'autorisation d'Abdellah Taïa.



Loin de toute polémique, loin des tabous et des lois, l’écrivain marocain Abdellah Taïa (L’Armée du salut, Une Mélancolie arabe…) évoque, dans ce document exclusif publié par la revue TelQuel au Maroc, la différence expliquée à l’être le plus cher : la mère.

[Note de Daniel C. Hall : Ce texte est repris avec l'autorisation d'Abdellah. Il marque le début d'une nouvelle catégorie où je suivrai l'actualité de l'écrivain marocain qui marque l'histoire de son pays et des pays arabes. Merci à toi mon chaleureux ami et je t'embrasse très fort.]

 


Ma chère famille,

 

C’est la première fois que je vous écris. Une lettre pour vous tous. Pour toi, ma mère M’Barka. Pour vous mes sœurs, mes six sœurs. Et pour vous mes deux frères. Je vous écris par mon cœur et ma peau ces lignes qui sortent enfin de moi et qui me viennent aujourd’hui dans l’urgence. Je ne peux pas ne pas les dire, les tracer. Vous les envoyer. Expliquer ma démarche, ce que je suis, ce que j’écris et pourquoi je le fais. Expliquer ?! Oui, expliquer davantage parce que j’en ressens la nécessité intérieure et parce que vous, ma famille, n’avez pas pris la peine de lire, de bien lire, ce que j’ai publié – livres, articles, interviews… Expliquer parce que depuis longtemps c’est ce qui nous manque au Maroc : qu’on nous considère enfin comme des êtres dignes de recevoir des explications, qu’on nous implique vraiment dans ce qui concerne ce pays et qu’on cesse de nous humilier jour après jour.

Je sais que je suis scandaleux. Pour vous. Et pour les autres autour de vous : les voisins, les collègues au travail, les amis, les belles-mères… Je sais à quel point je vous cause involontairement du “mal”, des soucis. Je m’expose en signant de mon vrai prénom et de mon vrai nom. Je vous expose avec moi. Je vous entraîne dans cette aventure, qui ne fait que commencer pour moi et pour les gens comme moi : exister enfin ! Sortir de l’ombre ! Relever la tête ! Dire la vérité, ma vérité ! Être : Abdellah. Être : Taïa. Être les deux. Seul. Et pas seul à la fois.

Au-delà de mon homosexualité, que je revendique et assume, je sais que ce qui vous surprend, vous fait peur, c’est que je vous échappe : je suis le même, toujours maigre, toujours cet éternel visage d’enfant ; je ne suis plus le même. Vous ne me reconnaissez plus et vous vous dites : “Mais d’où lui viennent ces idées bizarres ? D’où lui vient cette audace ? On ne l’a pas éduqué comme ça… Non seulement il parle publiquement de sexualité, non, non, cela ne lui suffit pas, il parle d’homosexualité, de politique, de liberté… Pour qui se prend-il ?”

Je viens du Maroc. Je connais le Maroc. Réussir, exister, c’est avoir de l’argent. Écraser les autres avec son argent. Depuis que je suis né, en 1973 à Rabat, c’est cela l’idéal marocain, le modèle à suivre. Comme vous, je suis né pauvre, j’ai grandi pauvre à Salé. Je reste d’une certaine façon, aujourd’hui encore, pauvre. Moi, je refuse cet idéal marocain stérile. Cette platitude. Il ne me convient pas. Je le dépasse. L’idéal marocain, moi, à mon petit niveau, je le réinvente. Je le remplis avec un nouveau contenu, avec du sens, du courage et du doute… C’est cela, au fond, ce qui vous choque : je me révèle autre, quelque chose que vous n’avez pas prévu, vu venir. Un monstre. En plus, à côté de vous, j’ai toujours été tellement gentil, tellement studieux et bien élevé.

Vous devez vous poser chaque jour maintes fois la même question : qu’est-ce qu’on lui a fait ? Qu’est-ce qu’on lui a fait pour mériter ça, ce scandale ?

Vous devez certainement me détester maintenant, me maudire. Pour vous je ne suis sans doute plus un bon musulman. Vous devez aussi avoir peur pour moi : je prends des risques en m’exposant ainsi dans les livres et les journaux.

Ma mère : je sais que tu n’es pas d’accord avec mes choix mais que tu continues de prier pour moi. Et cela me touche. J’ai besoin, de loin, de croire que toi aussi tu réinventes le monde et les prières musulmanes. Ma mère, tu ne le sais sans doute pas, le désir de révolte, c’est toi qui me l’as donné. Chez nous, tu as toujours été le guide, la stratège, la révoltée. La réalisatrice. Ma mère, même analphabète, à toi toute seule, durant les 25 années que j’ai passées à côté de toi, tu étais une école de féminisme. Et quelle école ! Je t’admire. Je fais mieux que de t’aimer, je le répète : je t’admire ! Tu as imposé tes choix à mon père, à nous. Tu as réalisé ton œuvre : la maison de Hay Salam. C’est toi qui économisais de l’argent, qui achetais du ciment, du sable, des briques, toi qui engageais les maçons et négociais avec le “moqaddem”. Tu as compris, tôt, que tu n’avais pas d’autres choix que celui d’être un homme à la place des hommes. Mieux et plus courageuse que tous les hommes qui nous entouraient.

Certes, ta détermination à aller jusqu’au bout des choses devenait certains jours de la dictature. Certes, ta façon de parler c’était le cri, encore et encore le cri. Certes, il était impossible de discuter avec toi. Mais, quand même, que de leçons apprises à tes côtés.

Ma mère, ton prénom est magnifique. M’Barka. Il vient de la campagne de Oulad Brahim. Ton histoire et ton itinéraire, de Tadla à Salé, en passant par El Jadida et Rabat, quand je me les remémore, me ravissent. Une épopée. Sans larmes. Tu n’as jamais renoncé. Tu n’as pas toujours été juste, surtout avec mes sœurs, mais, aujourd’hui encore, chaque matin, je te tire mon chapeau. Et je reconnais mes dettes envers toi.

Ta langue, ma mère, est ma langue. J’écris en m’inspirant de ta façon poétique de voir le monde et d’inventer des rituels étranges et qui sont tellement beaux, envoûtants. J’écris en me rappelant tes cris. Je crie aujourd’hui pour rendre hommage à tes cris. Les fixer. Les donner à voir. Les faire entrer dans les livres, dans la littérature. C’est cela, entre autres, mon ambition. Tes cris comme une image du Maroc. Ton prénom comme symbole de la femme marocaine.

Ma mère, je peux faire tout cela pour toi. C’est ma seule richesse. Mon cadeau. Mon devoir.

Ma mère, le Maroc, ce n’est pas les autres, le gouvernement, les religieux, les éternels moqueurs, les “casseurs”, les empêcheurs, les jaloux, les mesquins… Le Maroc tout entier, celui que j’ai en moi et celui à qui je parle aussi à travers cette lettre, c’est toi. C’est un Maroc qui n’est pas parfait. Un Maroc dans la tension, la fièvre. Un Maroc dans l’élan. La possession.

Ma mère, ce que disent les autres de négatif sur moi, je m’en moque. Ce que tu dis toi, et même si je ne suis pas d’accord avec ta dictature, je l’écoute, je l’analyse. Et j’ai envie de te répondre.

Le Maroc, c’est toi. Ma vérité, mon “je” dont fait partie, que je le veuille ou non, mon homosexualité, mes livres publiés et à venir, c’est pour toi. C’est important pour moi que tu m’écoutes à ton tour. Que tu saches que je suis comme toi. Pas dans la même révolte que toi mais, quand même, comme toi.

C’est toi que j’ai envie de convaincre.

Nous nous téléphonons souvent. Mais je ne peux pas tout te dire au téléphone. Je redeviens un enfant timide et un peu imbécile. Je te l’écris. Crois-moi, ma mère, je n’ai aucune envie de te salir, de t’abaisser, de “t’inonder de honte”. Mais la vérité, ma vérité, j’ai besoin de te la révéler. Te communiquer ce qui change en moi. Au Maroc. Le changement passe d’abord par toi. Tu as imposé tes idées à mon père, au quartier. Au monde. Je n’ai pas d’autres choix que celui de t’imposer les miennes. Tu vas crier. Tu as crié “on va encore se déchirer”. Ce n’est pas grave. Je n’aime pas la tranquillité. Le Portugais Fernando Pessoa est mon poète préféré. L’Ecossais Francis Bacon, mon peintre favori. La Française, d’origine algérienne, Isabelle Adjani, mon étoile. Aucune de ces trois personnes hors du commun n’était (ou bien n’est) dans le calme. Tu ne les connais pas ? Je répète leur nom, ce sont des artistes très importants pour moi et mon engagement dans la vie : Fernando Pessoa, Francis Bacon, Isabelle Adjani. Tu es analphabète et tu ne connais rien à la culture ? Permets-moi d’en douter. Tu connais le mystère, le monde invisible. Tu connais la transgression. La culture, toute la culture, n’est que cela. Dire ce qu’on voit. Ce qui vient. Imposer sa différence. Et sa langue. Se dépasser. Se transformer. La littérature, le cinéma, la peinture, etc., ne sont que cela. La révélation. Puis la révolution. Dis à mes sœurs et à mes frères tout cela. Mon ambition, ma modestie, mon intransigeance.

Je ne suis pas le seul au Maroc, ma mère. Quelque chose a commencé dans ce pays. Une réelle rupture par rapport aux générations précédentes, qui soit ont abdiqué, soit ont été récupérées. Nous, c’est le 21ème siècle.

On essaie de nous intimider. De nous ramener à un soi-disant ordre moral, nous faire revenir à nos soi-disant valeurs fondamentales. Lesquelles d’abord ? Et qui décide que c’est de ces valeurs-là que le Marocain d’aujourd’hui a besoin ?

Le monde traverse une crise sans précédent en ce moment. Le monde fait son autocritique. Bouge. Le monde accueille Barack Obama comme un immense espoir. Et que fait-on au Maroc ? On nous fait peur encore une fois. Vieille recette. On nous ramène en arrière. Jusqu’à quand cet aveuglement ? Jusqu’à quand cette arrogance ? Jusqu’à quand va-t-on continuer d’ignorer et de tuer la jeunesse de ce pays ? Jusqu’à quand cette politique qui fait semblant ? Le Maroc ne mérite-t-il pas mieux ? Une vraie modernité ? Une réelle révolution des mentalités ?

À y regarder de près, cette révolution a déjà commencé. Le seul problème, c’est qu’on ne veut toujours pas le voir. Certains au Maroc ont visiblement intérêt à ce que notre identité marocaine ne change pas d’un iota. Or cette identité, cela fait des années qu’elle n’est plus la même. Les jeunes Marocains d’aujourd’hui ont d’ailleurs tout compris à cette question complexe. Ils sont même très sophistiqués dans leur réflexion à propos de ce sujet. On pourrait même dire qu’ils sont d’une certaine façon déjà dans la post-modernité. Mais qui comprend ça au Maroc ? Qui va les aider dans ce changement ? Qui va les rattacher différemment au Maroc et leur rendre confiance dans ce pays ?

Pardonne-moi, ma mère, je parle comme dans les livres. Mais vous, mes sœurs et mes frères, vous comprenez ce que je dis là. Vous avez fait des études comme moi. Vous avez comme moi lu les livres que nous ramenait notre père de la Bibliothèque Générale de Rabat où il travaillait comme chaouch. Vous avez les moyens intellectuels pour saisir ce que je dis. Ne me dites pas que je parle dans l’air, que je m’emporte pour rien, que mon combat est perdu d’avance. Ne me dites pas de rentrer dans le rang comme les autres. De m’aligner. De dire : “Wana mali ?”

Je ne peux pas. Je suis dans l’écriture. C’est-à-dire dans une certaine responsabilité vis-à-vis de moi-même et vis-à-vis de la société d’où je viens. Je suis dans le questionnement. Un livre, ça vient de soi, ça interpelle le monde, la société. Je ne peux pas faire les choses à moitié. J’assume jusqu’au bout. Je n’ai plus envie de baisser la tête. Je ne suis pas un héros. C’est juste que je ne supporte plus l’hypocrisie et ses ravages au Maroc. Je ne supporte plus qu’on donne de nous des images clichés, “folklorisées”, pour attirer le touriste. Je ne supporte plus qu’on ne voie pas la richesse réelle de ce pays : l’imaginaire, les histoires, le mystère. LA JEUNESSE. Je ne supporte plus qu’on n’aide pas assez le Maroc à se relever et à grandir. Je ne supporte plus ce système qui casse du matin au soir le Marocain et qui fait taire les voix nouvelles qui émergent pour dire ce pays autrement. Je ne supporte plus cette médiocrité et cette petitesse qu’on nous impose. Le Maroc est, pour moi, plus grand que tout cela. À nous de le révéler au mieux. Même si pour cela il faut se battre, mener la guerre. Donner à certains l’impression de trahir.

Ma chère famille, je vous tends la main. C’est sincère. C’est naïf. C’est moi : je suis comme ça. Je ne vous demande pas de comprendre mes névroses, ni de m’aider à m’en sortir. Non. Je vous prie de ne pas me faire sentir que je suis un paria. Un mécréant. Je suis, à ma façon, dans la continuité de votre histoire, de notre histoire. Des origines. Je ne peux rien vous offrir pour que vous soyez socialement fiers de moi. Aujourd’hui. Là n’est pas mon but. Je n’aime pas la fierté, sentiment qui bloque. Je rêve du dialogue. Un dialogue impossible jusqu’à aujourd’hui. Je ne suis pas dans la minorité. Je suis vous, avec vous, toujours avec vous, même quand je brise les tabous. Même quand je vole vos vies pour les transformer en fragments littéraires.

Dans mes livres et mes conférences, je vous défends. Je vous dis. Je vous fais exister. Je rêve qu’un jour si quelqu’un m’insulte devant vous, en disant : “Ton fils, ton frère est zamel…”, vous répondiez : “Non, il n’est pas zamel, il est mathali.” Un mot, un petit mot tout simple et qui change tout. Un mot-révolution. A vous de voir. Je n’exige rien. Je vais. Je vole comme je peux. Je prie, comme ma mère, à ma manière : j’écris.

Il y a chez nous cette chose terrible : la haine du Marocain ! D’où vient-elle ? Pourquoi est-elle encore là ? Pourquoi ne pas oser être soi : se libérer. Se libérer même dans la provocation et le scandale. De toute façon, il n’y a pas d’autres moyens. Autant oublier la peur et aller nu affronter le monde.

Voilà. Encore une fois, dans la tendresse, ma vérité. Pour vous.

Je n’aime pas les affrontements inutiles. Je suis pour les batailles nécessaires. Celle que je mène avec et contre le Maroc est utile. Je le pense sincèrement. Je ne dois pas être le seul. Je peux parler, écrire. Pour moi et pour les autres. Je le fais. C’est un devoir.

Salam chaleureux à vous tous,

Abdellah

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