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STONEWALL : 40 ANS !



 

par  Daniel C. Hall

 

Daniel C. Hall, au nom des lectrices et des lecteurs du blog Les Toiles Roses, remercie toutes celles et ceux sans qui ces trois semaines consacrées aux 40 ans de Stonewall (et ses conséquences) n’auraient pas vu le jour : Freddy de thxdesign, Barack Obama, John Gilbert Leavitt, Jan Le Bris de Kerne, Stéphane Riethauser, Varla Jean Merman, ma petite sœur Isabelle B. Price, BBJane Hudson et Pascal Françaix (et un gros bisous à J. et à toute l’Aniche Connection), Patrick Cabasset, Tom Peeping, Maxime Journiac, Ian Young, Ralph Hall, Bernard Alapetite (et une grosse caresses à ses chats), Frédéric Nérinckx, Jann Halexander (quelle belle ombre !), Zanzi et Damien Dauphin, Tatiana Potard et TrenT, Lucian Durden (et un gros câlin à sa – enfin MA – Muse), Johanne Landrin, Gérard Coudougnan (et aussi à MON rival, son Bernard), Vincy Thomas, Antonio Manuel, Pascal Pellegrino (et sa magnifique famille), David Dibilio, J.R. Price, Yannick Barbe, Florence Tamagne, Bruno Perreau, Catherine Gonnard, Donald Suzzoni (et France QRD), Jean Le Bitoux (Merci Môôônsieur, je t’admire et tu le sais !), Christophe Martet et Doug Ireland et nos amis des sites GayClic.com, Yagg.com, C’que t’as loupé...

Et rappelons-nous le film de ces 40 ans et plus… :


 

Et surtout que le combat doit continuer, ici, en France, et dans le monde entier :


 

Et que pour celles et ceux qui refusent de comprendre et nous combattent, nous condamnent, nous emprisonnent, nous torturent, nous exécutent et veulent notre disparition :



Et surtout, ces 43 billets sont dédiés à toutes celles et tous ceux (pédés, gouines, trav’s, trans, bis…) qui se sont battus, sont morts, et toutes celles et ceux qui continueront à lutter… Hier, aujourd’hui et demain… Rendez-vous dès demain sur notre blog pour continuer la lutte pour faire évoluer les mentalités... Non ? Alors, 40 ans après Stonewall, et alors que nous vivons dans notre cocon, anesthésiés, voilà ce qui se passe ailleurs pour nos frères homosexuels...


 

To be continued...



Jean Le Bitoux :

Le guêpier des années Gai Pied  (2/2)


Jean Le Bitoux, né en 1948 à Bordeaux, est un journaliste français.

Issu du baby boom des années 50, Jean le Bitoux est une figure du militantisme homosexuel français. Fondateur du journal Gai pied en 1979, il n'a cessé depuis de lutter pour la reconnaissance et les droits des homosexuels en France.

C'est à Nice, au sein du mouvement homosexuel local, que Jean Le Bitoux fait ses premières armes de militant. Monté à Paris, il est candidat aux élections législatives de 1978, puis crée en 1979 le journal Gai Pied avec l'aide de quelques amis. Mis en minorité en 1983 pour des raisons économiques, il démissionne du journal avec la quasi-totalité des journalistes. Le journal continue sans lui et disparaitra en 1992, après 541 numéros.

Jean Le Bitoux s'investit également dans la lutte contre le sida, en participant à Aides dès 1985. Il fait partie d'une association qui se propose de créer à Paris un Centre d'archives gaies, avec le soutien de la Mairie de Paris. Très attaché à l'histoire et à ses oublis, il milite activement pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Intellectuel et activiste, Jean Le Bitoux fut parfois vu comme un carrefour entre les médias et les intellectuels, philosophes ou écrivains, dont la pensée pouvait enrichir les revendications politiques du mouvement homosexuel.

 

 

Lire la première partie

 

Gai Pied va selon moi devenir alors médiocrement parisien, tout juste bon à faire rêver la province comme ceux qui n'osent pas ou ne peuvent pas avoir cette vie de rêve gay, visibles le jour et branchés la nuit. L'ennui s'installe. Les pages de mode succèdent aux confidences érotiques. Des reportages colonialistes nous parlent de garçons pas chers sous le soleil. Un quatre pages photo orne désormais les pages centrales. Des gays épanouis et si possible célèbres se font photographier dans leurs intérieurs parisiens. L'écrivain Jack Thieuloy nous explique que si on drague un mexicain, mieux vaut planquer son portefeuille. Le suivisme politique fait le reste. Désormais, des milliers de lecteurs n'achètent plus Gai Pied que le rythme hebdomadaire a de plus dérouté. Car il n'y avait pas, loin s'en faut, d'information hebdomadaire de l'homosexualité. À moins que cette décision soit celle de faire cracher quatre fois par mois les annonceurs comme les lecteurs. Un rythme insoutenable. Finalement, on n'achète Gai Pied que de temps en temps, environ une semaine sur trois. Cela dépend aussi de la couverture, et si elle n'est pas sexy ou titre sur le sida, les ventes chutent. Gai Pied est dans le piège qu'il s'est construit. Le guêpier que j'avais inventé avec Michel Foucault se refermait sur lui-même.GLB

De son côté, l'équipe sortante tentera de lancer en 1984, dès l'année suivante, un mensuel sur l'identité masculine dans l'axe des réflexions d'Elisabeth Badinter qui écrira un ouvrage fondamental quelques années plus tard intitulé « XY » Avec mon ami Pierre de Ségovia, j'avais par ailleurs suivi aux Hautes Etudes des réflexions sur ce sujet et écrit un essai que nous avions soumis à Michel Foucault pour une préface, mais c'était quelques mois avant sa disparition. Il s'agissait pour nous, comme pour la phrase qui servait d'exergue à Gai Pied, d’« échapper au guêpier des ghettos ». Travailler par exemple, et non plus seulement au sein d'un média gay, à la question de notre genre davantage qu'à celle de notre spécificité érotique. Malgré ses apparences, ce projet était profondément féministe. Le titre de ce mensuel en kiosque s'intitulait Profils. Il parut avec des articles de Jean Baudrillard, Nicolas Bréhal, Dominique Fernandez, Yves Navarre, Juan Pineiro ou Claude Olievenstein. On y retrouve également les premières contributions de jeunes journalistes comme Christine Bravo ou Christophe Martet. Philippe Brooks avait de son côté retrouvé la dernière interview de Roland Barthes, que nous avons publié.


L'échec de Profils fut patent, qui ne tînt que deux numéros et qui me convoqua devant les tribunaux avec 100 000 euros de dettes potentiellement imputables sur mes biens personnels. En fait, il n'y avait pas de lectorat : les gais s'attachaient de plus en plus à leur fraîche liberté identitaire, et les hétérosexuels n'avaient toujours pas digéré les irruptions sociales du féminisme et de l'homosexualité masculine.

En outre, aucun soutien médiatique ne parla de cette tentative de presse. Les journaux gays ne dirent pas un mot au sujet de cette aventure de presse, sauf évidemment quand le titre fut décédé, pour étrangement regretter qu'une parole ainsi disparaisse. J'avais pour ma part annoncé en 1982 le lancement de Samouraï dans Gai Pied malgré de virulentes réticences de l'équipe de direction : un simple respect d'information, quand bien même cela ferait de la publicité pour un concurrent. La presse homosexuelle utilisa le même procédé d'étouffement quand je lançai ensuite Mec Magazine en 1988 ou la revue culturelle h en 1996, un trimestriel qui existera deux ans et qui est davantage cité dans les ouvrages de réflexion aujourd'hui qu'hier dans les magazines gais d'alors. Aujourd'hui la presse masculine en kiosque, en regard de Profils il y a presque vingt ans, se porte bien. Nous avions eu raison trop tôt, et cela se paye toujours très cher.



Dans l'éditorial de Gai pied au cul, ce journal pirate rédigé par les démissionnaires de Gai Pied et notamment diffusé au sein de l'UEH de 1983, j'avais pronostiqué que le Gai Pied avait désormais son sida. Il survivra toutefois durant presque dix ans, mais sous perfusion financière du minitel, principalement le 3615 GPH, un rendez-vous lucratif complété par Gai Pied voyages, par Gai Pied boutique, ou par des ventes d'albums photographiques à l'échelle européenne. Gai Pied n'était plus qu'une grande surface de consommation, aux rayons fournis, aux antipodes des textes fondateurs du mouvement homosexuel. Pour autant, la concurrence était là, qui menaçait. L'allié d'hier, David Girard, s'était à son tour lancé dans la presse homosexuelle gratuite puis en kiosque, avec pas moins d'une demi-douzaine de titres. La direction de Gai Pied se lança alors dans la diffusion dans tous les lieux gais d'un gratuit, Paris Capitale. Ce sera un gouffre financier, comme pour de nombreuses autres aventures de la SARL éditrice de Gai Pied, les Editions du Triangle Rose. Son lectorat, pour un titre toujours leader sur le marché entre 1985 et 1990, se fera contradictoirement de plus en plus restreint. Il est vrai qu'issus d'une première scission de Gai Pied en 1981, Jacky Fougeray, René de Ceccaty, Gilles Barbedette et leur équipe, en lançant Samouraï puis Illico, avaient déjà écorné le monopole de Gai Pied en kiosque.


À partir de 1984, l'équipe restante de Gai Pied rappelle volontiers dans ses colonnes son glorieux passé, mais la censure s'était installée. On évite de citer le nom de quelques fondateurs ou démissionnaires. Pour les dix ans de Gai Pied paraît en 1989 un numéro spécial qui évoque sur des dizaines de pages l'histoire incroyable de ce journal. Le lisant, je réalisai que j'avais disparu, que je n'avais jamais existé. Une protestation de Daniel Defert, parue quelques numéros plus tard, s'étonnera dans le courrier des lecteurs que la direction de Gai Pied ose gommer ceux qui ne leur plaisent pas ou plus en pratiquant le gommage de l'histoire comme les staliniens retouchaient leur photos pour faire disparaître les opposants victimes de leurs purges.

Mais le pire n'était pas encore arrivé. Ma disparition de la mémoire journalistique avait amplifié la rumeur de mon décès par le sida dont certains me savaient atteint. Ruiné et isolé, je ne fréquentais alors plus les lieux gais où se construisent les rumeurs, où se font et se défont les réputations et les jugements à l'emporte pièce. Poussant parfois la porte d'un bar, j'apprenais que l'on était bien content de me voir, m'ayant cru emporté depuis longtemps par l'épidémie. On n'avait pas attendu que je sois mort pour m'enterrer. Parfois, quand d'autres se présentaient à l'entrée de Gai Pied rue Sedaine, des étudiants, des journalistes ou certains chercheurs étrangers qui souhaitaient me rencontrer apprenaient également que je n'étais plus de ce monde.

La protestation de Daniel Defert, fondateur de l'association Aides, ne changea rien à cette détestable attitude, aux antipodes de tout respect des êtres et de l'histoire. Trois ans plus tard, un best off des plus importants articles de Gai Pied fut édité. Si mes entretiens avec Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault figuraient en bonne place, il avait été décidé que je ne devais pas être au courant de cette parution. J'ai souvenir d'avoir perturbé le cocktail de lancement de cet ouvrage au Cirque d'hiver. On finit par m'offrir deux numéros du best Gai Pied avant que je ne sois expulsé par le service d'ordre, mon ami Emeric tentant de s'interposer à toute brutalité supplémentaire.

Je me suis depuis beaucoup interrogé sur la haine, la négation de l'autre et le mépris de l'histoire. Cela a sans doute enrichi mes écritures, dans ces années-là, sur la question de la déportation. Des années plus tard, au début des années 90, quand je rejoignis à nouveau le mouvement homosexuel pour la Gay Pride ou pour le lancement du Centre Gay et Lesbien de Paris, Gai Pied Hebdo était toujours en kiosque, qui ironisa cruellement chaque semaine sur ces réalisations associatives et collectives, attisant les rivalités entre les associations. Parfois le journaliste de Gai Pied restait à la porte de nos discussions tant nous savions le sort réservé à nos initiatives de la part d'un journal qui était pourtant directement issu de la dynamique du mouvement homosexuel.

L'avant-dernier numéro de Gai Pied se vendit moins bien que le premier numéro, treize ans plus tôt. Il était temps de fermer boutique, ce qui fut fait en octobre 1992, au 541ème numéro. La pompe financière du minitel n'avait pas cessé d'éponger les dettes et n'en pouvait plus. Ce n'était plus un journal, c'était un média assisté par des ressources indirectes. Le rapport au lecteur était falsifié d'autant. Une dernière formule avait bien été lancée, Eric Lamien ayant eu mandat d'inventer un nouvel axe journalistique, beaucoup plus militant, avec un pliage qui rappelait les premiers numéros. Il s'y épuisa car les militants ne revinrent pas et les derniers lecteurs n'y comprirent plus rien. L'équipe se laissa licencier en obtenant de prendre la parole dans les derniers numéros, chacun racontant son histoire avec Gai Pied. Ce ton émotionnel empêcha sans doute une occupation des locaux ou des procès sanglants comme lors de notre scission. Après quelques dernières tentatives de presse hasardeuses comme Projet X ou Café et après la vente de son réseau minitel, l'empire Gai Pied finit par être liquidé. Reste le débat sur les archives de ce journal, historiquement précieuses même si elles ne fonctionnent plus depuis dix ans. Elles sont actuellement en négociation pour le projet du CADHP, le Centre d'Archives et de Documentation Homosexuelles de Paris, qui devrait ouvrir d'ici deux ans dans notre capitale (en 2002, Ndlr).

De plus, quittant en 1983 la dynamique politique et associative pour une stricte exploitation du créneau gay, Gai Pied ne sut pas très bien quoi faire de sa gestion indirecte de certains rendez-vous de cette génération et à la dérive depuis la fin du CUARH. Un temps, Gai Pied les assuma, ce qui le relia absurdement à son histoire ancienne le bal du 14 juillet sur les quais de la Seine, le guide Gai Pied, le service Gai Pied emploi, le salon des associations gaies et lesbiennes ou un soutien logistique annuel à l'élaboration de la marche homosexuelle.


Plusieurs questions perdurent concernant les « Années Gai Pied » comme on dit parfois. La première d'entre elles concerne le sida. Aurions-nous démissionné si nous avions réalisé l'ampleur de cette épidémie ? En 1983, le virus venait tout juste d'être identifié par l'équipe du professeur Luc Montagnier et les voies de la contamination venaient à peine d'être définies, et le test n'existait pas. L'AZT puis les trithérapies étaient encore très loin. Nos amis n'étaient pas encore décédés de façon violente et rapide comme ce sera le cas jusqu'à la fin des années 80. De plus, le débat qui nous avait opposé était un débat politique.

Ce n'était pas un débat de santé publique ou communautaire, comme on a pu le lire par erreur. Nous avions publié dès les premiers numéros de Gai Pied de nombreux dossiers médicaux, mais ils étaient plutôt prophylactiques, autour des MST. D'autres articles étaient axés sur l'histoire de la répression médicale ou sur le coup de main habituel que les médecins et les sexologues fournissaient depuis des décennies aux familles et à l'ordre moral. Concernant ces années, on évoque souvent les écritures hasardeuses du président de l'AMG, l'Association des Médecins Gais, dans Gai Pied. On parle moins de l'interview que j'avais alors réalisé, celui d'un malade du sida, le premier dans la presse française, dès juillet 1982. Les médecins qui écrivaient dans le journal avaient tenté de me persuader de ne pas faire cette rencontre, qui eut lieu chez lui, rue de Clignancourt. Il décédera rapidement. Bien plus tard, après quelques propos irresponsables de Guy Hocquenghem dans Gai Pied, une chronique du quotidien du sida, animée par Franck Arnal et Pierre Kneip sera un véritable soutien pour les personnes atteintes. Nous, équipe sortante, n'avons mesuré que plus tard l'ampleur de la catastrophe. Mais nous n'étions plus à Gai Pied. Et nous avons unanimement regretté que ce journal emblématique de par son lien atypique avec ses lecteurs ne choisisse pas d'être un vecteur convainquant pour être au centre d'une vigoureuse incitation à la prévention contre le sida.


Quelques mois après cette démission collective, les contacts entre ceux qui restaient à Gai Pied et l'association Aides, qui venait de se fonder en 1984, seront catastrophiques. Pour ma part, je m'étais investi comme volontaire à Aides dès 1985, chargé avec Frédéric Edelmann et Jean-Florian Mettetal de l'information dans les bars gays du Marais. En 1985 également, deux ans après notre démission de Gai Pied, nous vînmes à l'Université d'été de Marseille, avec Daniel Defert, où Gai Pied était absent, expliquer ce que nous commencions à savoir et à comprendre du sida, non sans rencontrer de véritables résistances auprès de certains militants.

 

Plus tard, avec les associations gaies et lesbiennes de Paris, nous pûmes reprendre pied dans une Gay Pride dévoyée par d'uniques slogans publicitaires. Gai Pied n'appelait même plus à participer à la marche. Je fus élu démocratiquement en 1988, avec Catherine Marjollet et Dominique Touillet, au bureau d'une Gay Pride parisienne qui deviendra ensuite nationale et régionale, et qui connait aujourd'hui le succès que l'on sait. L'année suivante, en 1989, pour la première fois, Aides défilera dans la marche ainsi qu'Act-Up, qui venait de se fonder. Le dialogue entre le mouvement homosexuel et celui de lutte contre le sida put ainsi reprendre. Il durera sept ans, avant de se briser à nouveau sur l'opération coup de boule d'Act Up Paris au Sidaction de 1996, qui ruina pour longtemps les associations de lutte contre le sida.


Que conclure après ce bref exposé sur l'histoire de Gai Pied, le premier que je fais ainsi devant vous, dix ans après sa disparition et presque vingt après ma démission ? (en 2002, Ndlr) Dire qu'il est toujours difficile d'en parler. Peut-être aussi parce que Gai Pied est devenu un mythe. Parce que son lecteur a eu un rapport émotionnel, souvent identitaire avec ce journal. Pour moi, l'aventure de Gai Pied, en tout cas celle que j'ai vécu, entre 1979 et 1983 est une des fiertés de ma vie, dans le sens où ce journal a également donné du courage, des références historiques et culturelles ainsi que les moyens de se rencontrer à ses lecteurs, c'est-à-dire à toute une génération qui osa demander Gai Pied un jour à un kiosquier. Cette aventure était collective et faite d'indéniable courage, d'un côté comme de l'autre.

La scission de 1983 me marque toujours pour ses doses de trahison, de volonté d'oubli, de rejet et d'irrespect fondamental. Le Gai Pied tomba dans le guêpier du consumérisme, de la désinformation et du parisianisme. L'unique hebdomadaire homosexuel au monde des années 80 et 90, est donc mort pour avoir abandonné son projet social.


 

Gai Pied appartient à l'histoire d'une génération. Depuis, elle a sans doute vieilli. Mais je préfère me souvenir de cette génération de militants, d'étudiants ou de jeunes enseignants qui se sont investis dans Gai Pied. Car ce journal a de plus été dans le même temps une formidable école de journalisme. Ces journalistes, qui sont restés solidaires, sont aujourd'hui dans tous les médias radio, presse ou télévision importants de ce pays. Mais mon émotion est toujours là car autant les premières années de Gai Pied ont comblé toute une génération avec ce courage de se lancer dans l'écriture et d'autres d'oser l'acheter en kiosque, autant nous restons tristes de cette fin de Gai Pied.


 

Ce journal ne méritait pas cette fin. J'ai aimé vous le dire.

Merci.





Article publié avec l'amicale autorisation de © Jean Le Bitoux.

Un grand merci à France QRD et à Donald Suzzoni.
Première publication sur France QRD.
 

 

 

DOUG IRELAND, JOURNALISTE :

«  Stonewall est devenu un mythe… »

 

Par  Christophe Martet



Doug Ireland est un journaliste (notamment pour le site français Bakchich) et un blogueur américain. Il a collaboré, entre autres, au Village Voice, à New York Magazine ou encore à Libération. Doug avait une vingtaine d’années au moment des émeutes de Stonewall, il commençait alors sa carrière de journaliste au New York Post. Pour Christophe Martet et Yagg, il remonte le fil de ses souvenirs et livre son regard – forcément critique – sur l’héritage stonewallien et la communauté LGBT d’aujourd’hui.


© La pt'ite Blan

 

Si je vous dis Stonewall, quelle est la première idée qui vous vient à l’esprit ?

Les émeutes au Stonewall Inn, un bar gay, après une rafle policière musclée, était une étape marquant l’évolution de la lutte tranquille pour les droits civiques des homos, qui avait commencé dans les années 50, en mouvement militant et radical de libération gay. Mais depuis Stonewall est devenu un mythe, quoiqu’un mythe utile et rassembleur. Je dis « mythe » parce que Stonewall n’était pas la première fois que les homosexuels et autres dissidents sexuels s’étaient révoltés contre l’injustice policière. En août 1966, il y avait eu à San Francisco une émeute des travestis, des trans’, et des gigolos militants membres de Vanguard (la première association de la jeunesse gay aux États-Unis, qui avait été lancée localement quelques mois auparavant). L’émeute avait eu lieu au Compton’s Cafeteria – un lieu ouvert toute la nuit où l’on pouvait manger pour pas cher et où les trans’ et les gigs avaient l’habitude de se réunir – après qu’un policier avait frappé un des travelos. Se travestir était illégal à San Francisco à l’époque, et les arrestations des travestis et des trans’ était assez fréquentes et souvent violentes. L’événement a été presque oublié jusqu’en 2005, quand un excellent documentaire, Screaming Queens: The Riot at Compton’s Cafeteria [projeté récemment au Festival identiT à Paris, NDLR], a fait la reconstitution de l’émeute avec l’aide des témoignages de participants. Et deux ans avant Stonewall, en février 1967, à Los Angeles, il y a eu ce qu’on appelle le « Black Cat Riot », une émeute du nom d’un bar gay qui avait été la cible d’une rafle marquée par des violences policières assez brutales. Mais les émeutes de Stonewall ont eu une conséquence politique très importante: le lancement du Gay Liberation Front le mois suivant.

 

À la fin des années 60, vous étiez très engagé dans la lutte contre la guerre du Vietnam. Comment avez-vous vécu les tout premiers moments du mouvement gay ? Étiez-vous à New York en juin 1969 ? Comment avez-vous réagi ?

La première des trois nuits d’émeutes de Stonewall, je me trouvais dans un bar apprécié des journalistes, le Lion’s Head, qui était à quelques pas du Stonewall Inn. Je travaillais pour le New York Post, qui était à l’époque le quotidien le plus progressiste de New York City, mais j’étais au placard et un homo honteux. Donc j’ai assisté à l’émeute de Stonewall seulement en spectateur. Le seul client du Lion’s Head qui était sorti pour rejoindre les émeutiers, qui étaient essentiellement des trans’ et des jeunes folles de la rue la première nuit, était un chanteur folk dont les disques avaient eu un certain succès, Dave Van Ronk, un grand gaillard trotskiste qui aimait faire la bagarre avec les flics pour n’importe quelle raison. Van Ronk a été arrêté par les flics. En temps normal, il n’était pas particulièrement sympathique envers les homos. Moi non plus, par peur qu’on me prenne pour l’un d’entre eux.

Mais assez rapidement après Stonewall, le lancement du mouvement de libération gay et sa définition de l’oppression des homosexuels comme une question politique m’ont poussé à une prise de conscience et à une sensibilisation à l’injustice totale de l’opprobre que la société infligeait à une masse de gens dont je partageais l’orientation sexuelle.

L’année après Stonewall, j’ai dirigé la campagne électorale de mon amie Bella Abzug – une avocate qui était l’un des leaders du mouvement contre la guerre au Vietnam – pour briguer un siège au Congrès, qu’elle a remporté. Bella était formée par la culture du Front populaire des années 40, et elle était la première radicale élue au Congrès depuis des lustres. En 1970, j’avais beaucoup fréquenté les militants du Gay Activists Alliance, une association lancée par des dissidents du Gay Liberation Front et devenue beaucoup plus importante à New York City que le GLF. Et parce que Greenwich Village était inclus dans notre circonscription, j’ai envoyé Bella à la pêche au vote homo dans les bars gays du Village, et même dans les célèbres bains gays où la chanteuse Bette Midler avait commencé sa carrière, les Continental Baths!, Bella était la première personnalité politique de taille à solliciter ouvertement le vote homo, et ce fut payant dans les urnes. En 1971, un de ses premiers actes en tant que membre du Congrès fut d’introduire le premier projet de loi dans l’histoire des États-Unis pour protéger les homos contre les discriminations, et je suis fier de pouvoir dire que j’en étais en partie responsable.

 

Quels sont, selon vous, les principaux apports de Stonewall ?

Stonewall était la cause directe du lancement du Gay Liberation Front, dont la première action fut d’organiser une marche pour protester contre la brutalité policière anti-homos, le mois après l’émeute. Il ne faut pas séparer Stonewall de son contexte politique. Les années 60 ont été très marquées par une renaissance du radicalisme mise en sourdine par la Guerre froide et la chasse aux sorcières du maccarthysme à gauche. C’était le temps des mouvements estudiantins gauchisants, des émeutes raciales urbaines et des Black Panthers, de la lutte contre la guerre du Vietnam qui a secoué le pays. Le Gay Liberation Front était ancré dans le radicalisme de l’époque, et beaucoup de ses fondateurs et premiers membres était des jeunes vétérans d’autres mouvements politiques de l’époque, y compris le mouvement pour les droit civiques des noirs. L’Amérique d’alors était bouillonnante de l’effervescence antiraciste, antiguerre, et pour la libération des femmes. Le mouvement de libération gay d’alors était anticonformiste et radical, une rupture avec la timidité de la Mattachine Society, l’association nationale « homophile », comme on disait alors. Quoique Mattachine avait était fondée au début des années 50 par Harry Hay, le styliste Rudi Gernreich, et autres gauchistes issus de la mouvance communiste. Les « modérés » de Mattachine avait vite expulsé ces gauchistes, et, par la suite, leur démarche assez timide (dans leurs rares manifs publiques, ils exigeaient le costume-cravate pour les hommes et des tenues également bourgeoises pour les femmes) et parfois même un peu honteuse, cherchait l’intégration des homos dans la société. Stonewall a symbolisé la rupture avec tout ça, car la libération gay célébrait le droit à la différence et le frisson d’être hors-la-loi et marginal. Le Gay Liberation Front était autant concerné par la guerre du Vietnam, la lutte antiraciste, ou le droit à l’avortement, que par les questions exclusivement homos et leur slogan « Gay is Good ». Philosophiquement et politiquement, il a compris le besoin pour les homos de travailler en coalition avec les autres mouvements politiques. Et au milieu des années 70, il y avait pas moins de 300 antennes du Gay Liberation Front partout dans le pays. Pour avoir une idée de ce qu’était la politique gay de l’époque, vous pouvez lire le bouquin de Dennis Altman, Homosexual: Oppression and Liberation, un des premiers textes théoriques de libération gay aux États-Unis et sans doute le plus influent à l’époque.

 

En quoi ces événements ont-ils changé la vie quotidienne des homosexuels ?

Les tactiques très médiatisées du mouvement de libération gay ont mis fin à l’invisibilité et à la passivité des homosexuels. Le slogan « Out of the closets and into the streets » a encouragé le coming-out comme un acte radical et fondamental et a changé les esprits de centaines de milliers d’homos. L’influence de ce mouvement est symbolisée par le succès de son insistance sur le mot « gay » à la place du mot unidimensionnel et trop médical « homosexuel ». Insister sur le coming-out a crée la base du vote gay visible, qui est responsable des succès législatifs qui se sont accumulés depuis 40 ans.

 

Vous avez été journaliste pour Libération et vous collaborez à des médias français. Comment qualifieriez-vous l’importance de Stonewall dans le mouvement homosexuel français et européen ?

La suite politique de Stonewall a été beaucoup imitée en Europe. Au Royaume-Uni, le Gay Liberation Front britannique a été reconnu comme un mouvement important par la presse nationale dès 1971. En France, mon ami aujourd’hui disparu Guy Hocquenghem, qui me manque toujours autant, m’a raconté comment lui et peut-être le Fhar avaient été influencés par les idées développées par le mouvement de libération gay américain après Stonewall. En Italie, même si Massimo Consoli, l’anarchiste qui était l’agitateur magnétique de la libération gay italienne et son père fondateur, avait commencé sa lutte pour les homos en 1963, c’est lui qui avait organisé la première commémoration annuelle de Stonewall en 1976, à un moment où peu d’Italiens savaient ce qu’était Stonewall. L’autre célèbre agitateur et théoricien des débuts de la libération gay italienne, Mario Mieli, également disparu, m’avait dit un jour qu’il avait été influencé par le radicalisme des Gay Liberation Front aux États-Unis et en Angleterre [à lire: Éléments de critique homosexuelle. Italie: les années de plomb, de Mario Mieli, EPEL, 2008]. Stonewall et la libération gay américaine ont même pénétré la Russie communiste, car il y avait à Saint-Petersbourg, au début des années 70, un petit journal homo éphémère qui avait parlé de Stonewall.

 

Vous êtes un chroniqueur acharné du combat pour l’émancipation des homosexuels dans le monde. Quarante ans après Stonewall, où en sommes-nous sur le chemin de l’égalité des droits ? Aux États-Unis ? Dans le monde ?

Le mouvement de libération gay est mort chez nous depuis presque une trentaine d’années, pour des raisons que j’ai analysées récemment dans un essai pour la revue de gauche New Politics. Il a été remplacé par ce qu’il convient d’appeler un mouvement de citoyenneté gay très embourgeoisé, mais qui a eu des succès politiques. Car aujourd’hui, aux États-Unis, qui est une république fédérale, 20 de nos 50 États ont des lois qui protègent contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, et 13 ont des lois qui protègent les dissidents du genre. Mais 38 ans après que mon amie Bella Abzug a présenté le premier projet de loi contre les discriminations homophobes, notre Congrès n’a toujours pas voté une telle loi, tant l’influence de la religion est grande chez nous. Le mariage pour les couples homos, qui n’est pas pour moi une question prioritaire, est maintenant légal dans six États. J’ai honte de dire que, sur le plan de la solidarité internationale LGBT, le mouvement gay institutionnalisé et nos associations les plus importantes, comme Human Rights Campaign et le National Gay and Lesbian Task Force, sont totalement isolationnistes et passent sous silence l’oppression des LGBT à l’étranger. Ce qui fait un contraste frappant avec les associations européennes, toujours solidaires avec les LGBT d’autres pays.

Dans le reste du monde, si l’Amérique Latine a fait des progrès énormes depuis une vingtaine d’années, en revanche, la situation en Afrique, au Moyen Orient, en Asie, et même en Europe de l’Est, n’a pas beaucoup avancé, à quelques exceptions près, car c’est là où se trouvent la plupart des 86 pays qui ont toujours des lois contre l’homosexualité, et c’est là que les comportements sociétaux, culturels, et religieux restent forts contre nous. Les pays où la situation est la plus critique sont l’Irak, où la campagne de « nettoyage sexuel » très organisée par des escadrons de la mort intégristes tue des LGBT chaque jour, et la République islamique d’Iran, où règne la terreur anti-homo du régime théocratique qui persécute avec violence, torture, et parfois tue nos frères et nos sœurs.

Il ne faut pas oublier non plus que la situation des trans’ est des plus dramatiques, vu le nombre de meurtres de trans’ partout dans le monde, y compris aux États-Unis. C’est pourquoi l’initiative lancée en France par mon ami Louis-Georges Tin et le Comité Idaho (Journée mondiale contre l’homophobie) pour une pétition globale adressée à l’Onu et a l’Organisation mondiale de la santé contre la transphobie et pour le droit des trans’ de choisir librement leur identité sans entrave me semble une démarche très importante que nous avons tous le devoir de soutenir, vu le rôle-clé joué par les trans’ durant Stonewall et dans les autres rébellions, mais aussi dans le mouvement de libération gay. Notre dette envers les trans’ est énorme!

 

George Chauncey nous a montré que le « Gay New York » n’est pas né en 1969. Comment est le gay New York d’aujourd’hui ?

Très commercial !

 

Interview reproduite avec l’aimable autorisation de Christophe Martet et Doug Ireland.

Première publication : Site Yagg, 26 juin 2009.

Tous droits réservés sur le texte et les photographies.



Jean Le Bitoux :

Le guêpier des années Gai Pied  (1/2)


Jean Le Bitoux, né en 1948 à Bordeaux, est un journaliste français.

Issu du baby boom des années 50, Jean le Bitoux est une figure du militantisme homosexuel français. Fondateur du journal Gai pied en 1979, il n'a cessé depuis de lutter pour la reconnaissance et les droits des homosexuels en France.

C'est à Nice, au sein du mouvement homosexuel local, que Jean Le Bitoux fait ses premières armes de militant. Monté à Paris, il est candidat aux élections législatives de 1978, puis crée en 1979 le journal Gai Pied avec l'aide de quelques amis. Mis en minorité en 1983 pour des raisons économiques, il démissionne du journal avec la quasi-totalité des journalistes. Le journal continue sans lui et disparaitra en 1992, après 541 numéros.

Jean Le Bitoux s'investit également dans la lutte contre le sida, en participant à Aides dès 1985. Il fait partie d'une association qui se propose de créer à Paris un Centre d'archives gaies, avec le soutien de la Mairie de Paris. Très attaché à l'histoire et à ses oublis, il milite activement pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Intellectuel et activiste, Jean Le Bitoux fut parfois vu comme un carrefour entre les médias et les intellectuels, philosophes ou écrivains, dont la pensée pouvait enrichir les revendications politiques du mouvement homosexuel.

 

 

En avril 1979, lorsque sort dans 2000 kiosques de France le premier numéro du mensuel Gai Pied, la situation politique est extrêmement tendue. Un an plus tôt, les élections législatives ont été perdues par la gauche, contrairement à toutes les prévisions. Giscard a refusé sa grâce au dernier condamné à mort et les mouvements d'extrême gauche sont aussi virulents que victimes de sévères répressions.


Dans ce climat liberticide, de nombreux militants homosexuels décident pourtant de ne plus privilégier l'activisme militant et choisissent de s'investir dans le lancement d'un média de presse d'information, de liaison et de visibilité homosexuelles. Cette présence en kiosque est en effet un défi politique en soi, alors que toute la presse homosexuelle a été interdite l'année précédente et que Libération ou le Nouvel Observateur sont régulièrement traînés devant les tribunaux pour oser publier des petites annonces de rencontre. Ces militants qui vont devenir des journalistes, appartiennent aux GLH, les Groupes de Libération Homosexuels, et principalement au GLH Politique et Quotidien de Paris. De nombreux responsables des GLH dans les régions deviendront les correspondants de Gai Pied.

Quelques mois plus tôt, un camp d'été avait réuni les protagonistes de ce projet, au Maazel, en Provence. Nous avions annoncé ce camp d'été et de travail notamment par une petite annonce dans Libération. La police s'en était inquiétée, qui était venue nous rendre visite dans ce manoir du XVIIe siècle à moitié en ruines que son propriétaire, un ami d'Avignon, nous avait laissé pour l'été avant de le mettre en vente, définitivement haï par tout le pays. Nous y vécûmes à une trentaine, avec une fête tous les soirs. Une nuit, tous les pneus de nos voitures furent lacérés. Sur la place du village, un car de police nous observait ostensiblement à l'heure du pastis. Mais nous avions l'habitude, et nos réunions de travail, en journée, furent très fructueuses. Nous n'avions pas lieu d'être intimidés par une certaine hostilité locale, car ce n'était pas notre premier camp d'été. J'avais déjà chroniqué sur une page entière dans Libération celui de l'année précédente avec nos amis d'Amsterdam les Rooie Flikkers, un rassemblement qui avait également suscité quelques secousses telluriques en plein pays du Quercy.

Pour ce projet de journal, nous disposions du soutien de nombreux intellectuels. Ils avaient été très attentifs à nos années précédentes d'agitation politique, notamment en janvier 1978 lors du festival de films de la Pagode, lorsque nous avons été à la fois victimes d'une interdiction gouvernementale, de l'attaque d'un commando d'extrême-droite et de deux manifestations de rue réprimées par la police, l'une aux Tuileries et l'autre en pleine nuit rue Sainte-Anne.

Guy Hocquenghem et moi-même étions alors candidats à Paris et en campagne pour les élections législatives de mars 1978, avec également Alain Secoué et François Graille. L'attaque du deuxième festival de films gais et lesbiens de Paris, après celui de Frédéric Mitterrand dans le 14e arrondissement, n'était pas anodine car elle nous visait : après avoir frappé les spectateurs et emporté la caisse, les néonazis nous avaient en effet physiquement menacés dans un communiqué de presse. Pendant la campagne nous ne dormions plus chez nous.

Nous demandions principalement l'abrogation de l'article 331 du maréchal Pétain. Notre but : que les médias relaient notre revendication. De nombreux articles de presse concernant nos candidatures nous sauvèrent la mise tandis que nous n'espérions rien du résultat des urnes, n'ayant même pas de bulletins de vote. De son côté, le sénateur Caillavet nous entendit le premier, qui déposa pendant cette campagne électorale une proposition d'abrogation de cette loi vichyste. Les intellectuel/les nous avaient alors soutenu, telle cette pétition concernant nos candidatures homosexuelles, signée notamment par Xavière Gauthier, Arrabal, Jean-Louis Bory, Yves Navarre, Copi, Gilles et Fanny Deleuze, Félix Guattari, René Schérer, Maurice Nadeau, Madeleine Renaud, Christiane Rochefort, Simone de Beauvoir, André Glucksmann, Marcel Carné ou Marguerite Duras. Ils continuèrent donc à nous soutenir.


Au cours d'un de nos dîners d'amitié, je parlai de ce projet de presse au philosophe Michel Foucault. Je maintiens qu'il me proposa lui-même le titre de Gai Pied pour ce mensuel. Il écrivit dans le premier numéro un article sur les homosexuels et le suicide. En outre, avant Gai Pied, pendant Gai Pied et après, il répondit toujours positivement à toutes mes demandes d'entretien. Dans le numéro deux et le numéro trois, un grand entretien avec Jean-Paul Aron interdira également à la censure de frapper. Puis Tony Duvert proposera des mots croisés et Yves Navarre une chronique culinaire. Pour fêter dignement la première année de Gai Pied, Jean-Paul Sartre acceptera un long entretien qui permettra à notre journal d'acquérir une audience conséquente de qualité et de référence au delà de nos réseaux.

Ce "paratonnerre" de soutien intellectuel et culturel de Gai Pied, ainsi solidement mis en place, permit pendant des années, malgré des photos, des récits, des petites annonces ou des opinions qui décoiffaient, à ce journal sulfureux auquel s'identifiait toute une génération, de ne pas être inquiété par la justice. J'ai souvenir qu'un jour, au hasard d'un entretien pour le Gai Pied, le ministre de l'Intérieur Gaston Deferre nous avait fait gentiment savoir en off qu'il nous faudrait des fois relire certaines petites annonces qui risquaient tomber sous le coup de la loi. Et quand, presque dix ans plus tard, un de ses successeurs à l'Intérieur crut avoir enfin la peau de Gai Pied, Charles Pasqua fit une lourde erreur, le ministre de la culture de son propre gouvernement, François Léotard, se désolidarisant de cette censure de presse moraliste d'un autre âge. L'affaire fut enterrée, au dépit de tous les homophobes de la classe politique.

L'équipe fondatrice de Gai Pied avait par ailleurs choisi de faire une coupure entre journalisme et militantisme. Cela ne fut pas toujours bien compris. J'avais pour ma part, au sortir des éprouvantes élections législatives de 1978, démissionné du GLH et signé un témoignage dans Libération au titre d'inspiration situationniste : "De la misère relationnelle en milieu mili-tante". Une fois ce projet de presse ficelé, nous sommes allés dans l'automne 1978 le présenter à une réunion nationale homosexuelle non loin de Lyon où se retrouvaient les GLH des régions et les CHA, le Comités Homosexuels d'Arrondissement de Paris, qui avaient succédé au dernier GLH de Paris, le GLH PQ. Nous avons déclaré que, ce projet étant également professionnel, nous souhaitions dégager du salariat pour consolider cette aventure. L'idée que notre engagement social ose s'appuyer sur du salariat offusqua de nombreux militants homosexuels. La sortie des années soixante-dix était décidément difficile. C'est pourquoi, dans l'été 1979, tandis que la première université d'été de Marseille s'ouvrait et que Gai Pied était déjà en kiosque, Jacky Fougeray, rédacteur en chef de Gai Pied et moi-même décidâmes de plutôt nous rendre à Francfort pour le rassemblement du mouvement homosexuel allemand, dans un campus universitaire avec Gay Pride dans la ville.

 


Le CUARH fut fondé à cette première UEH de Marseille. Entre les anciens militants de Gai Pied et ceux du CUARH s'exprimera souvent un rapport aigre-doux avec de nombreux droits de réponse. Le CUARH, hormis faire abroger l'article 331, ce qu'il réussit par des manifestations incessantes, décidera de lancer son propre mensuel, Homophonies, sans doute insatisfait de la place que lui laissait le Gai Pied dans ses colonnes. Refusant longtemps de publier des annonces de rencontre ou des nus masculins qui agressaient les lesbiennes du journal du CUARH, Homophonies, alors qu'il abordait vaillamment comme nous la délicate question de la pédophilie, critiquera également l'insuffisante mixité de Gai Pied, ses photos qui exhibaient des sexes masculins et ses petites annonces par trop sexistes, sans vouloir comprendre le défi ainsi porté face à la censure.

Toutefois, tout le temps où je dirigeai Gai Pied Hebdo, une chronique lesbienne fut régulièrement publiée, libre d'expression, et même si nous savions que la proportion de lesbiennes qui lisait notre hebdomadaire était extrêmement minoritaire, de l'ordre de 1 à 2%. Plus largement, j'ajouterai qu'en quatre ans de direction de Gai Pied, je ne subis jamais un procès pour falsification de propos ou pour obstruction à la liberté d'expression. Je m'en honore alors que plusieurs centaines de personnes, connus ou inconnus, publièrent leurs écrits dans Gai Pied entre 1979 et 1983.

Le contenu de Gai Pied se partageait entre l'information internationale, politique et des régions, la critique culturelle, le soutien de nombreux artistes, les petites annonces et le courrier des lecteurs que je suivis personnellement quatre ans durant, échangeant notamment avec le malaise grave de certains d'entre eux. Car pour moi, Gai Pied était d'abord le journal de ses lecteurs. Tous les ans, des rencontres avaient lieu dans les principales villes de France, et je sautais souvent dans des trains pour rencontrer ceux qui ne vivaient pas les facilités de la vie parisienne, pour entendre aussi les critiques de lecteurs qui le trouvaient trop ou pas assez militant.


Question finances, le démarrage de Gai Pied avait bénéficié pour son lancement de traites solidaires concernant l'imprimerie de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Il avait également bénéficié de plus d'un an d'hébergement dans mon appartement du 188 Boulevard Voltaire, temps au bout duquel nous pûmes louer une minuscule boutique au 64 de la rue de la Folie Méricourt avant d'investir, dans les années Mitterrand, le local plus confortable du 45 de la rue Sedaine, toujours dans le onzième arrondissement de Paris. Quant au premier salarié, ce fut le standardiste qui cumulait également les fonctions d'accueil, d'information et d'orientation. Le succès sera au rendez-vous, révélant également des vocations, confirmant des intelligences et des carrières journalistiques. Les ventes mensuelles s'élevèrent à plus de 30.000 exemplaires au printemps 1982.

 

Un insidieux débat, celui de l'argent, fera basculer l'histoire de ce journal. D'abord très réticent, je finis par admettre qu'un passage à l'hebdo de ce mensuel ne pouvait qu'accroître sa force d'impact au niveau politique et médiatique. Mais le rythme publicitaire s'emballa. On me signala amicalement qu'une publicité valait des milliers de lecteurs potentiels. Il fallait choisir entre un lectorat désormais captif mais pas exponentiel et les ressources faramineuses d'un champ publicitaire qui s'ouvrait. Pourtant, et malgré mes efforts notamment auprès des éditeurs, cette utopie marqua rapidement le pas. La manne publicitaire se limita donc à suivre l'expansion économique du milieu gay dont nous avions ouvert et soutenu bon nombre de nouveaux espaces de liberté en tant que militants, quelques années auparavant. A la direction, m'inquiétant d'une médiocrité qui nous menaçait, un responsable du journal me répliqua : "Après tout, les homosexuels n'ont que la presse qu'ils méritent!". Les lecteurs étaient injuriés, les journalistes étaient humiliés.


Avec le passage à l'hebdo, à l'automne 1982, la publicité gay avait tout envahi : la couverture, des publi-reportages qui copiaient notre maquette, les pages de consommation qui renvoyaient à la publicité, des fausses petites annonces, etc. David Girard y faisait paraître à prix d'or ou par complicité des encarts ("David, 20 ans, masseur") qui ressemblaient fort à de la prostitution. Nous n'avons jamais retrouvé son diplôme de kinésithérapeute au tribunal de commerce. Du coup, de nombreux prostitués demandaient à leur tour à être publiés. En tant que gérant et directeur de la publication, je risquais des peines de prison ferme pour proxénétisme. Je demandais donc la démission du responsable de la publicité, que j'obtins. Mais je n'eus jamais accès aux stratégies des négociations publicitaires. C'est alors que je me posai la question de continuer à être responsable d'un bateau ivre.

L'on indiqua également à l'équipe journalistique qu'il fallait cesser de critiquer des établissements qui annonçaient dans le journal. Certains saunas et certaines boites de nuit, qui annonçaient grassement dans notre hebdomadaire, pratiquaient pourtant le racisme ou la discrimination de l'âge. Politiquement au sens large, ce n'était pas plus simple. La célèbre couverture de Mitterrand avec sa déclaration et l'interrogation sur sept ans de bonheur fut chèrement acquise en direction. Plus tard, lors des massacres de Sabra et Chatila, après une épique protestation, on nous permit de publier in extremis un article qui était resté longtemps bloqué à la direction alors que Le Monde publiait en une un célèbre reportage de Jean Genet sur cette tuerie et présent parmi ces cadavres.

Nous devions cesser d'être politiques. Notre passé militant n'était plus évoqué, même entre nous. Comme un passé honteux, alors que la modernité nous appelait. De plus le rythme hebdomadaire obligeait l'équipe journalistique à écrire pour quatre ou cinq numéros à l'avance. L'actualité n'avait plus de hiérarchie, de sens, de relief alors que le militantisme était en crise et que le sida n'allait pas tarder à faire ses ravages.

 

En juillet 1983, nous fûmes une trentaine à démissionner de Gai Pied et nous sommes venus nous en expliquer ici, devant l'université de Marseille. Nous avions imprimé en 24 heures un petit journal d'explication intitulé "Gai Pied au cul". Un vote en Assemblée Générale nous avait mis en minorité au terme de batailles frontales d'une rare violence psychique et verbale, assorties de menaces sociales. L'AG avait désavoué la majorité des journalistes. Je fus le seul à la direction à soutenir leur protestation et le seul salarié à démissionner avec eux. Les autres votèrent, notamment les administratifs et les investisseurs, arguant de la fragilité financière du journal contre notre projet de restaurer une éthique journalistique en péril dans cette historique aventure. Mais il était trop tard : Foucault, Fernandez, Aron ou Duvert avaient déjà cessé de collaborer.

Nous démissionnons aussi car nous pensons que nos lecteurs sont abusés chaque semaine. Parmi ceux et celles qui décident de quitter ce journal, il y a Françoise d'Eaubonne, Yves Navarre, Olivier Drouault, Dominique Robert, Yves Edel, Jean Georges, Antoine Perruchot, Angélique Kouroulis, Daniel Guérin. Il y a également la totalité des correspondants régionaux dont Yves Chatelier, Georges Andrieux, Pierre de Ségovia, ou internationaux comme Jordi Petit à Barcelone, Dennis Altmann à Sydney, Philippe Adam à Berlin ou Alain-Emmanuel Dreuilhe à New-York. L'affaire fit grand bruit : dans la presse française, on n'avait jamais vu une telle équipe, soit plus de trente personnes, claquer ainsi la porte, et un fondateur démissionner de son propre journal. Contrairement au procès contre Hersant qui venait d'avoir lieu concernant Le Figaro, notre équipe journalistique ne put faire valoir la clause de conscience. Le tribunal estima sans doute qu'il s'agissait là d'une querelle interne.

 

À suivre la parution de la deuxième partie, demain, sur Les Toiles Roses.

Article publié avec l'amicale autorisation de © Jean Le Bitoux.

Un grand merci à France QRD et à Donald Suzzoni.
Première publication sur France QRD.
 




Le Père Docu s'appelle Gérard Coudougnan, il est né en 1962 et a pour qualification « enseignant-documentaliste », vous savez la dame qui râle au C.D.I. (centre de documentation et d'information) : c'est lui. Pour des raisons indépendantes de sa volonté, il est en ce moment éloigné de son lieu de travail habituel mais a toujours un C.D.I. (contrat à durée indéterminée) avec les bouquins pour qui il a une vraie A.L.D. (affection de longue durée).

Au hasard de ses lectures, il a croisé Marc-Jean Filaire puis Môssieur Daniel C. Hall (« The Boss ») qui lui a proposé de regrouper ici quelques « recensions » d'ouvrages à thématique LGBT.

Toute remarque, toute suggestion sera la bienvenue. Les avis, sous forme de commentaires, pour échanger des points de vue encore plus !

La bibliothèque rose est ouverte… vous avez lu Le Club des Cinq d'Enid Blyton ? Claude, le « garçon manqué » est peut-être alors votre première rencontre avec une petite lesbienne ou une future transgenre ? Ah bon, vous n'avez pas connu les Bibliothèques Rose et Verte ? Qu'importe, entrez (couverts !) ici et faites ce que vous voulez entre les rayons, ne soyez pas sages ...


 

Pierre LACROIX, Homo Pierrot : tome 1,

ErosOnyx, 2008, 142 p. – 14 x 19 cm, 17 €

 

Pierre Lacroix entreprend ici le début de son autobiographie : enfance et adolescence.

Les amoureux de la littérature, de la chanson et les cinéphiles vont retrouver, dans ce récit, des émotions ressenties à l'écoute de vinyles, en tournant les pages de livres marquants ou au creux d'un fauteuil, dans une salle obscure où la lumière apparaissait dans un regard, une attitude, un zoom sur le regard qu'échangeaient deux hommes.

Le contexte est rural : une ferme auvergnate des années 60. La famille banale, mais le dernier regard d'une mère mourante, ses derniers mots pour son Pierrounel, âgé de douze ans, le sont moins. Il y a de l'amour, du respect et de la douceur dans cette maison. Pierre en aura besoin et saura y avoir recours lorsque son attirance pour les garçons lui apparaîtra comme une évidence à laquelle personne ne sera en mesure d'émettre une objection digne d'intérêt. « Vis comme tu es né, vis comme tu es » est la phrase qui guide Pierre.

Et le collège lui offre Erwan, un prof de français qui place l'ouverture de l'esprit et l'enrichissement culturel de ses élèves au-dessus des consignes pédagogiques ou des grilles d'évaluation. Le français n'est pas une discipline scolaire mais le moyen de s'ouvrir aux autres, de puiser dans leurs écrits la force et les moyens de façonner sa propre existence. Pierre est fasciné par Erwan, et si Erwan dépasse les limites de la pédagogie et de la loi dans sa relation avec son élève, le lecteur se retrouve au cœur d'un roman d'apprentissage sentimental, littéraire et humain où la passion emporte tout sur son passage.

Pierre absorbe tout : la musique, les giclées de sperme, les expériences américaines d'Erwan, les textes que Lagarde & Michard ont censurés. Il reste imperméable aux regards étriqués des autres collégiens, des esprits « bien pensants », des bigots laïques dévots du Dr Freud…

Dans un style beaucoup plus romanesque que l'immense poème qu'est Bleus, Pierre Lacroix montre une autre facette de son talent d'écrivain, une plume plus sobre, un style qui entraîne au cœur d'un être en formation avec qui l'empathie se fait sans violence ni artifices et qui laisse un goût d'inachevé assez agréable au moment où Pierre va quitter sa campagne pour Paris.

Pierre LACROIX, Homo Pierrot : tome 2 : Sous les Toits de Paris,

ErosOnyx, 2009, 142 p. – 14 x 19 cm, 17 €

 

Pierrounel est « monté à Paris » !!! Encore un Auvergnat qui va y faire fortune ? Non : si Homo Pierrotest Parigot, c'est par amour pour le bel Erwan, muté dans la capitale. Bac en poche, l'élève a suivi son amour de prof de lettres.

Avec leur chien, ils s'installent Sous les toits de Paris pour y vivre la suite de leur histoire. Moins d'action que dans le tome 1, mais une réflexion toujours aussi profonde, contrastée et argumentée de cet écorché de Pierrot.

Le jeune homme apprend à se vêtir : ses pages (13 à 15) sur le vêtement et le look sont un régal pour toutes les fashion victims qui trouveront là un fabuleux argumentaire à développer auprès de leurs copines ! Toujours plus soucieux d'intérieur que d'apparences, le jeune homme et son enseignant de compagnon, enrichissent leurs vécus d'observations d'une « communauté homo » en mutation. Avec un soupçon de Fhar et la plume de l'ange Hocquenghem ils investissent le royaume de Navarre (Yves) pour créer le territoire de leur couple. Sensualité et sexualité doivent sans cesse fixer de nouvelles limites dans un gay-to bordé d'un Marais aux sables mouvants où le fantasme peut engloutir quelques rêves.

Côté réalité, Erwan confronte encore, même au cœur de Paris, ses rêves d'enseignant idéaliste à une réalité plus vulgaire (p. 64-65)

Oui, Erwan avait en lui cette gloire des choix que donne l'instruction, ce feu de croire en un grand corps mobile dont l'école est le sang, quand elle est vivante, exigeante et ne fait pas semblant d'instruire ! Tant qu'il y aura des professeurs comme lui, se disait Pierrot, les élèves auraient quelque chance de ne devenir ni chair à canons, ni chair à patrons, ni chair à curaillons...

Le X est plus hard dans le quotidien que dans les backrooms : Atarax, Stillnox et latex intempestif sont des rimes à l'ampleur inconnue dans la vie du couple Erwan-Pierrot, dont les traces vont marquer la fin de ce tome deux.

Mélancolie, dépression et mal du pays : on peut retrouver ici quelques éléments de la confrontation idéal/réel qui fait la richesse des camaïeux poétiques des Bleus qui marquent les yeux, les rêves et la peau de Pierre Lacroix. Ce bleu qui s'éloigne contraste tellement avec les roses dont la graphiste Carlotta L. a entouré les lettres du titre HOMO PIERROT que l'on examine la couverture de plus près : il y a, en plus du vert du feuillage, des épines, rouges elles aussi. Impossible de dire, une fois le livre refermé si le sang qui les a marquées est plus celui de Pierrot que celui d'Erwan. Il est cependant difficile d'imaginer que ce récit ne laisse aucune trace chez son lecteur.

Merci à Clément Marie, brillant et sympathique attaché de presse d'ErosOnyx !

POUR EN SAVOIR PLUS :

Le site de l'éditeur :

http://www.erosonyx.com/?Pourquoi-ce-nom-d-ErosOnyx

 

 

Gonzague La Tour de Mossart, Brigitte Canuel, Des Aveux :

Chronique d'une enfance homo, Albin Michel, 2002, 200 p., 15 €

 

Un titre net et sans bavures : Des Aveux.

Un titre qui fait immédiatement réagir : quel accusé va-t-on faire entrer ? Quel est donc ce crime qu'il « avoue » ???

Un sous-titre complète : Chronique d'une enfance homo.

Faut-il encore parler d'aveu au sujet de son orientation sexuelle ? Quand on « annonce », quand on « confie » que l'on est attiré par les personnes de son sexe, faut-il utiliser un terme lié à la faute, à la morale ?

Une enfance homo ? Tiens donc, en voici un qui va nous raconter qu'il est homo depuis tout petit, qu'il n'a pas choisi, subi ou accepté sa voie à l'adolescence ? Intéressant, et quasi inédit...

Quand on ajoute que le nom et le prénom de l'auteur semblent se rattacher à un vrai quatre-quarts de noblesse française, on entre dans ce livre avec l'esprit tout émoustillé. On va l'écouter, le p'tit aristo futur médecin, et lire attentivement ce qu'avec une journaliste il a pu raconter sur son expérience de gamin pédé !

La table donne des pistes :

1.La découverte

2.La révolution en marche

3.Mon problème n'est plus l'homosexualité mais l'homophobie.

Au fil de son récit, Gonzague dévoile son drame intime qu'il n'a personne avec qui partager : il est attiré par les garçons. Dans une famille catholique dont il perçoit les limites de « tolérance » avec une lucidité cruelle pour lui, ceci est tout simplement impossible à vivre. Une fois éliminées les solutions « simulation avec une fille » puis « vocation religieuse », la lecture de Freud ne va pas lui être d'un immense secours. C'est pourtant avec ces deux approches, ces deux béquilles qu'il s'attache à analyser cette enfance homo. Entre doctrine catholique à la sauce Marc Oraison et complexe d'Oedipe, l'auteur explique, justifie, argumente, freudonne une mélodie d'enfance sur un mode « pervers polymorphe » douloureusement conscient de sa différence.

C'est l'intérêt principal de cette confession : montrer qu'une orientation sexuelle existe dès l'enfance et que, conditionné par une éducation traditionnelle, on peut – ici dans une infinie culpabilité – se sentir pédé ou goudou dès l'école primaire, malgré l'hostilité latente ou exprimée de tout le reste du monde !

On a de la peine à voir Gonzague avancer dans sa réflexion, tellement il a intégré le sentiment d'homophobie dont il se fait à la fois acteur et victime. Quand il tombe amoureux et que ce sentiment partagé lui donne la force de « passer aux aveux » (pour rester dans son état d'esprit) on ne ressent une vraie satisfaction mais pas de véritable soulagement pour lui, tellement son homophobie demeure sous-jacente, prête à faire de lui une victime permanente de deux millénaires d'obscurantisme judéo-chrétien.

Son dialogue avec Brigitte Canuel, la journaliste qui l'a aidé à rédiger ce livre est plus rassurant et constitue peut-être la partie la plus intéressante, la plus constructive, la plus utile de tout le livre. Schématique et trop synthétique sans doute, son histoire du vécu homosexuel apporte quand même (p. 202) quelques nuances sur la pensée freudienne, dont on regrette que le jeune interne en médecine n'ait pas fait usage dans son auto-analyse antérieure.

Deux passages attirent l'attention d'un chroniqueur du blog Les Toiles Roses.

Le premier est le constat, p. 68 et 69, de l'omniprésence hétérosexuelle culturelle et médiatique : né en 1974 (trois ans après le FHAR !!!) Gonzague ne croise que Zaza et Renato dans La Cage aux folles (cf l'analyse si intéressante de ce film par l'ami M.J. Filaire dans L'Ado, la folle et le pervers, H&O, 2008 : pages 181 à 187). Aussi étonnant que cela puisse paraître, s'il fréquente des bibliothèques ou des librairies, il n'y trouve pas les quelques auteurs pédés assumés classiques qui sont déjà largement diffusés (Guy Hocquenghem, Dominique Fernandez, Yves Navarre, prix Goncourt 1980 avec Le Jardin d'acclimatation). Même pour des « jeunes » aujourd'hui trentenaires, il reste du boulot !

Le deuxième est l'appétit de Gonzague, après son coming-out, pour la culture gay (p. 179) et il écrit « Les Roseaux sauvages , Beautiful Thing (1), Garçon d'honneur (2), Maurice(3)... autant de films qui me permirent de m'accepter positivement». Côté littérature, le bougre n'a pas non plus mauvais goût puisqu'il choisit de recopier intégralement la lettre que Michael Tolliver (héros gay des Chroniques de San Francisco d''Armistead Maupin) écrit à sa mère depuis son lit d'hôpital, prisonnier de son corps lors d'une curieuse maladie neurologique (4), pour lui expliquer (pas lui avouer !) qu'il est heureux comme il est et qu'il est inutile de savoir pourquoi il est homosexuel (p. 207) (5).

Dernière constatation : ce livre a été emprunté dans une bibliothèque municipale (celle d'une ville d'environ 100 000 habitants) : il a donc réussi par son titre, son éditeur et sa quatrième de couverture à attirer l'attention d'un(e) bibliothécaire qui a choisi de le mettre en rayon (psychologie)... où il ne voisine hélas avec aucun autre ouvrage moins imbibé d'auto-homophobie. Ce livre s'adresse donc plus à des parents qu'à des ados concernés, tant il est plein de références seulement accessibles aux adultes… et d'un douloureux manque d'estime de soi qui pourrait déteindre sur un lecteur mal dans sa peau.

Espérons qu'avec les fichiers informatisés, l'ado curieux(se) et concerné(e) puisse aussi trouver côté romans et DVD des vécus dont les récits écrits ou filmés l'aideront à avancer, avec la même force, la même persévérance, la même intelligence et le même altruisme que ceux réunis par Gonzague La Tour de Mossart dans son livre.

Et s'il (elle) n'est inscrit(e) dans aucune bibliothèque, Les Toiles Roses existent... et il sera régulièrement question ici de littérature-jeunesse, de ces romans écrits pour enfants et adolescents dans lesquels il y a d'autres personnages que des papas et des mamans, et dont l'épilogue n'est pas forcément « ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants »

 

(1) http://www.lestoilesroses.net/article-600594.html

(2) http://www.lestoilesroses.net/article-857263.html

(3)http://www.lestoilesroses.net/article-1399150.html

(4) sujet d'un livre très récent de Claude Pinault, Le Syndrome du bocal, Buchet-Chastel, 2009, 345 p.

(5) le texte complet de cette superbe lettre est situé des pages 248 à 251 de l'édition poche (10/18) des Nouvelles Chroniques de San Francisco.







blogué par nos amis de Yagg.com



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FLORENCE TAMAGNE, HISTORIENNE :

«  Stonewall, c’est l’histoire d’une revanche… »

 

Par  Yannick Barbe


 

Pourquoi Stonewall est-il un événement fondateur du mouvement homo ? La notion de fierté gay est-elle née à ce moment-là ? Les combats actuels (mariage, homoparentalité) peuvent-ils se revendiquer de Stonewall ? Ce sont quelques-unes des questions que Yannick Barbe, pour Yagg, a posées à Florence Tamagne, historienne spécialiste de l’histoire culturelle du genre, de l’homosexualité et de ses représentations. Elle a notamment publié en 2001 Mauvais genre ? Une histoire des représentations de l’homosexualité (La Martinière), un ouvrage essentiel.

 

La révolte de Stonewall est généralement considérée comme l’événement fondateur du mouvement homo. Êtes-vous d’accord avec cette idée ?

Oui et non. Oui, au sens où Stonewall marque en effet la naissance du mouvement de libération gay et lesbien moderne, même si celui-ci était déjà enclenché depuis des mois, voire des années. Vanguard, une association de jeunes prostitués gays avait ainsi été fondée à San Francisco dès 1966. Néanmoins, c’est suite aux émeutes de Stonewall qu’est créé aux États-Unis le Gay Liberation Front, qui servira ensuite de modèle pour d’autres mouvements homosexuels révolutionnaires, comme le FHAR en France.

Non, parce que le mouvement de libération gay et lesbien correspond en fait à la troisième vague du mouvement homo. La première vague apparaît à la fin du XIXe siècle, en Allemagne, avec des associations comme le WhK (Comité scientifique humanitaire) du sexologue et militant homosexuel Magnus Hirschfeld, qui luttait déjà pour la dépénalisation de l’homosexualité. Dans les années vingt et jusqu’au début des années 1930, de multiples associations et revues homosexuelles existaient en Allemagne (elles furent ensuite interdites par les nazis, qui renforcèrent la répression de l’homosexualité), ainsi que dans d’autres pays, comme les Pays-Bas ou l’Angleterre. La deuxième vague, quant à elle, apparaît au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle correspond à ce que l’on appelle les mouvements homophiles, comme Arcadie en France, la Mattachine Society ou les Daughters of Bilitis aux États-Unis. Dans un climat social souvent très conservateur (c’est le temps de la « chasse aux sorcières » aux États-Unis, en France, l’homosexualité devient un « fléau social »), ces mouvements réformistes prônaient une stratégie d’intégration des homosexuel-le-s dans la société.

 

Qu’est-ce qui fait qu’un événement est plus fondateur qu’un autre ? Stonewall n’a-t-il pas occulté d’autres événements tout aussi importants pour les gays et les lesbiennes ?

L’histoire se nourrit de symboles. Stonewall, c’est l’histoire d’une revanche. Alors que les bars gays et lesbiens étaient constamment victimes du harcèlement policier, les émeutes de Stonewall marquèrent un coup d’arrêt à la victimisation et à la honte. Ceux qui, d’ordinaire, étaient réduits au silence, décidaient de prendre leur destin en main. L’image de ces habitués, parmi lesquels des drag-queens et des prostitués d’origine afro-américaine et portoricaine, qui au lieu de rentrer chez eux, choisirent d’affronter la police, à coup de briques et de bouteilles de bière, a marqué les esprits. Surtout, ce qui n’aurait pu être qu’un épisode somme toute mineur, a déclenché une prise de conscience à grande échelle.

Après, il est clair que la mémoire collective retient davantage les événements spectaculaires que les changements en profondeur, sur le long terme. On doit ainsi souligner les liens entre la lutte féministe et le combat homosexuel, même si les rapports entre les mouvements féministes et les lesbiennes ne furent jamais simples. Mais avec le développement des études gaies et lesbiennes, on commence à redécouvrir des pans entiers de cette histoire qui a été longtemps occultée. Avec le temps, il est également possible de relire certains moments de cette histoire de manière plus dépassionnée. C’est ce qui commence à être fait pour Arcadie par exemple.

 

Quelles sont les conditions historiques de cette révolte ? Pourquoi en 1969 et pas plus tôt ?

On est dans un phénomène de convergence. C’est l’avènement d’une nouvelle génération. La naissance du mouvement de libération gay et lesbienne s’inscrit dans le cadre plus vaste d’une lutte révolutionnaire qui rassemble alors les mouvements étudiants, les mouvements féministes et les mouvements pour les droits civiques. Il est d’ailleurs frappant que les porte-paroles du mouvement de libération gay et lesbien ne viennent pas des anciennes organisations homophiles mais des rangs de la Nouvelle Gauche.

 

La notion de fierté homo est-elle née avec Stonewall ?

Là encore, oui et non. Oui, en tant que slogan et mot d’ordre. La gay pride, la fierté gaie, c’est une conséquence directe de Stonewall. C’est aussi une réaction contre la stratégie des mouvements homophiles, qui prônaient la discrétion pour ne pas heurter l’opinion publique. C’est enfin un changement dans les modes de vie: les militants révolutionnaires dénonçaient la culture du placard, le fait que la plupart des gays et des lesbiennes, du fait de la répression et de la stigmatisation, étaient contraints de mener une « double vie ».

Non, au sens où l’on aurait tort de croire que tous les gays et toutes les lesbiennes vivaient dans la honte. Là encore, la situation était très variable selon les lieux ou les milieux. Il était ainsi certainement plus facile de vivre son homosexualité dans une capitale comme Paris, sous couvert d’anonymat, qu’en province. De même certains milieux un peu bohèmes étaient plus tolérants à l’égard de l’homosexualité. Plus simplement, un certain nombre de gays et de lesbiennes défendaient l’idée que l’homosexualité n’était ni un crime, ni une perversion, et qu’il n’y avait pas de raison d’en avoir honte. Certains se référaient à l’Antiquité ou à la Renaissance pour trouver des modèles positifs d’homosexualité: on peut penser à André Gide en France. D’autres comme les folles, mettaient en scène leur homosexualité, et grâce au camp, offraient une relecture ironique et décapante de la société hétérosexuelle. On peut penser ainsi aux prestations flamboyantes du travesti José Sarria, l’un des acteurs de la libération gay aux États-Unis, qui se produisait, dans les années 1960, au Black Cat Cafe San Francisco.

 

Dans l’histoire des représentations de l’homosexualité dans l’art, Stonewall marque-t-il une rupture ? Avant Stonewall, peut-on dire que l’artiste homosexuel était plutôt représenté comme forcément souffrant, replié sur lui-même ?

Là encore, c’est très variable, mais c’est vrai qu’il y avait une espèce de culte de « l’homosexualité noire », pour reprendre l’expression de Guy Hocquenghem. Néanmoins, cela ne signifiait pas forcément le repli sur soi. On peut penser à Genet, Pasolini, Fassbinder. Mais avant Stonewall, il y avait déjà eu toute une évolution des représentations de l’homosexualité: dans les années 1960, les écrivains de la Beat Generation, des peintres comme David Hockney ou Andy Warhol, par exemple, avaient déjà su marier pop culture et célébration de la libération sexuelle.

 

Les combats actuels (droit au mariage, homoparentalité) peuvent-ils se revendiquer de l’héritage de Stonewall ?

Non, si l’on s’en tient à la lettre des mots d’ordre de l’époque, oui, si l’on s’intéresse aux objectifs à long terme. Dans les années 1970, en effet, le mouvement de libération homosexuelle rejetait violemment la famille nucléaire, le mariage et la monogamie, tout ce qui semblait alors renvoyer à un modèle hétéronormé, patriarcal et autoritaire. La priorité, c’était l’affirmation du droit à la différence et à la jouissance. Mais très vite, les activistes ont recentré leur action sur la lutte pour les droits, en particulier la dépénalisation de l’homosexualité. Mais il est rapidement apparu que ces changements ne garantissaient pas forcément la suppression de toutes les discriminations, comme le sida l’a d’ailleurs révélé. C’est dans ce contexte douloureux que la demande de reconnaissance des unions homosexuelles, puis de l’homoparentalité a pris corps. De ce point de vue, les combats actuels s’inscrivent bien dans l’héritage de Stonewall : on est passé d’une logique de tolérance à une logique de reconnaissance.

 

Interview reproduite avec l’aimable autorisation de Yannick Barbe.

Première publication : Site Yagg., 22 juin 2009.

Tous droits réservés sur le texte et les photographies.


Stonewall


b

 


Fiche technique :
Avec Laetitia Casta, Yannick Renier, Yann Trégouët, Christine Citti, Marc Citti, Sabrina Seyvecou, Théo Frilet, Edouard Collin, Kate Moran, Fejria Deliba, Gaetan Gallier, Osman Elkharraz, Slimane Yefsah, Matthias Van Khache, Thibault Vincon, Marilyne Canto, Alain Fromager et Gabriel Willem. Réalisation : Olivier Ducastel & Jacques Matineau. Scénario : Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Musique : Philippe Miller. Image : Matthieu Poirot-Delpech. Montage : Dominique Galliéni.
Durée : 177 mn. Actuellement en salles en VF.

 

 

Résumé :
Catherine, Yves et Hervé (Yann Tregouët) ont une vingtaine d’années. Ils sont étudiants à Paris et ils s'aiment. Mai 68 bouleverse leur existence. Séduits par l'utopie communautaire, ils partent avec quelques amis s'installer dans une ferme abandonnée du Lot. Loin des préoccupations du capitalisme, ils refusent le diktat de l'accumulation des richesses et de l'individualisme. Cependant, très vite, l'utopie communautaire révèle ses limites, celles de l'expression des ego et de l'amour qui ne souffre d'aucun partage. Le groupe se désagrège mais Catherine refuse de se soumettre. Elle continue à être fidèle à ses idéaux et tient la ferme seule. Elle y élève ses enfants.



1989. Les enfants de Catherine et Yves entrent dans l'âge adulte. Ils affrontent un monde qui a profondément changé : entre la fin du Communisme et l'explosion de l'épidémie du sida, l'héritage militant de la génération précédente doit être revisité...


L’avis de Bernard Alapetite :
Nés en 68 (il faut comprendre le titre dans le sens où les protagonistes sont véritablement nés au monde sur les barricades, c'est-à-dire à l'âge de 20 ans) a tous les défauts et toutes les qualités d’un premier film d’un réalisateur qui a un cœur « gros comme ça » et qui a voulu tout mettre dans son premier long métrage, craignant que ce soit le seul. On peut dire sans craindre de se tromper que c’est un vrai film d’auteur avec ce que devrait toujours signifier ce terme : l’urgence vitale pour le réalisateur de le faire sien. Le cœur à gauche, il y a mis toutes les luttes, tous les espoirs et aussi toutes les déceptions des quarante dernières années de son camp, qui se vit et s’imagine toujours floué par l’histoire. Ça commence avec les barricades de mai 68, ça continue par les espoirs mis en Mitterrand, pour se terminer dans l’affirmation que les sectateurs du grand soir sont toujours prêts à bouter l’actuel président, qui lui se rêve en fossoyeur de mai 68... Mais le réalisateur a peut-être voulu surtout, à travers de cette fresque généreuse faire un beau portrait de femme, celui de Catherine, qu’incarne merveilleusement Laetitia Casta. Peut-être est-ce celui de sa mère, si le cinéaste est né en 1968 ? À moins que les chapitres qui lui tiennent le plus à cœur soient ceux de la saga du combat des homosexuels, d’abord pour leur affirmation, puis pour leur survie et enfin pour leur devenir... À moins encore que ce qui lui importe le plus, soit de nous parler avec pudeur de son amour de jeunesse, fauché par le sida à quelques semaines de la mise en service des trithérapies... Voilà ce que j’aurais écrit si je n'avais pas su que Né en 68 a été réalisé par Ducastel et Martineau et que leurs précédents films, dans l’ordre chronologique Jeanne et le garçon formidable, Drôle de Félix, Ma vraie vie à Rouen et Crustacés & Coquillage, sont en bonne place dans ma dévéthèque.



Nés en 68 contient deux films. Il est distinctement divisé en deux parties. La première consiste surtout à décrire l’expérience de la communauté agricole qu’ont fondée le groupe de gauchistes autour de Catherine (Laetitia Casta). Elle se termine lorsqu’arrive sur l’écran le panneau « 8 ans plus tard ». La deuxième est plus politique et se focalise surtout sur la geste des homosexuels, de la libération jusqu’à la quasi banalisation en passant par le drame du sida, la lutte pour le PaCs et l’avènement des trithérapies et n'échappe pas toujours au didactisme.
La première est la plus dense et la plus réussie. Ducastel et Martineau réussissent, comme je ne l’ai jamais vu au cinéma, à capter l’esprit de mai 68 (beaucoup mieux que le très très très... sur-coté Garrel dans son super chiant Les Amants réguliers) ou plutôt celui de l’immédiat après mai. Curieusement, c’est dans la première moitié du film qu'à la fois, la prestation collective des acteurs est la meilleure mais c’est aussi dans celle-ci que certains sont mauvais dans certaines scènes ou transparents. Les cinéastes peinent à individualiser les protagonistes de la communauté, certains ne font que passer ou disparaissent arbitrairement.



Contrairement à Renaud Bertrand, le réalisateur de Sa raison d’être, avec lequel on ne peut faire que la comparaison, Martineau et Ducastel n’ont pas eu le projet fou de mettre tous les grands événements de ces quarante dernières années dans leur film. Ils réussissent souvent à les intégrer subtilement à leur récit, c’est le cas pour le 11 septembre, c’est d’ailleurs presque la seule intrusion de la politique internationale dans le film, qui est trop centré sur la seule petite France. On voit les images de l’attentat contre le World Trade Center sur une télévision pendant qu'à côté, Boris (Théo Frilet) et Vincent (Thibault Vincon) font l’amour avec passion, leur histoire personnelle est si forte qu’elle les ferme à cet instant au monde et leur font rater l’événement. Mais le spectateur sait qu’ils verront ces images après...
Si chez Renaud Bertrand on sentait derrière la réalisation le cahier des charges de la production, en l’occurrence la chaîne de télévision qui allait diffuser le film, rien de tel chez nos deux cinéastes qui ont pourtant eux aussi beaucoup (trop ?) chargé la barque de leur scénario et ont eu également la tentation du mélodrame. Genre qui revient en ce moment en force dans toutes les cinématographies. Si on croit à ce qui arrive aux personnages, c’est qu’ils ont réussi à inscrire les péripéties de leur vie dans leur propre logique.
Une des scènes m’a beaucoup fait réfléchir, en particulier sur sa réception, est celle de l’amour libre entre fleurs et prés dans laquelle les membres de la communauté et des amis de passage s’ébattent nus dans une sorte de ronde dionysiaque. Elle est sans doute une des plus naturalistes du film, oui c’était comme ça, et pourtant il est probable qu’elle paraîtra to much pour la plupart des spectateurs. On voit en cela combien à la fois la liberté sexuelle a régressé et combien la perception du corps a changé. À ce propos, si la réalisation dans cette séquence ne se montre pas pudibonde, elle manque d’audace et de vérisme dans les scènes de sexe qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles.



Ducastel et Martineau se prennent un peu les pieds dans le tapis de la chronologie, en particulier pour le personnage de Gilles (Yannick Renier) dont le conseil de révision me parait arriver bien tard dans son histoire ; par ailleurs, cette bonne scène montre que l’armée n’est pas qu’un ramassis de ganaches. Souvent ainsi avec bonheur le scénario prend le contre-pied des clichés. Il serait bon que les scénaristes, lorsqu'ils ont à « gérer » un grand nombre de personnages, comme ici, se souviennent de la méthode de Roger Martin du Gard lorsqu'il préparait Les Thibault. Il écrivait la biographie séparément et complète pour de chacun de ses personnages, y compris pour des périodes qui ne se trouveraient pas dans le roman, puis les confrontaient pour les faire coïncider.
Gilles, qui semble à peine vieillir durant quarante ans, soulève le problème récurrent du vieillissement des acteurs lorsqu’on suit les personnages qu’ils incarnent sur une longue période. Ducastel et Martineau ne s’en tirent pas mal, même si le temps est un peu trop clément pour leurs créatures. Peut-être est-ce pour équilibrer la cruauté des vies qu’ils mettent en scène ? Peu de films parviennent comme celui-ci à nous faire ressentir le poids des ans et des malheurs qui accablent toute vie sur sa durée.



Le mot durée me fait venir à envisager celle du film qui ne parait pas trop longue, jamais l’ennui pointe ; néanmoins, il aurait du s’arrêter en 2002, comme cela était prévu initialement, ce qui aurait évité le pathos filandreux de la dernière séquence et l’anti sarkozisme de rigueur qui ne fait qu’alourdir le message qui est beaucoup moins manichéen qu’on pourrait le croire.
Tout d’abord, Nés en 68 a été pensé et écrit pour la télévision. Il y aura prochainement une diffusion sur Arte, dans un format plus long, remonté pour l’occasion. À ce sujet, Olivier Ducastel déclare : « Le propos initial était de produire deux longs métrages pour la télévision, qui fonctionnent en diptyque, coproduits par Arte et France 2. Une fois les films tournés, le producteur a fait lire les scénarios à Pyramide, le distributeur, qui a choisi de donner sa chance au film sur grand écran, à condition qu’on puisse couper entre trois quarts d’heure et une heure. Le fait que le film sorte au cinéma nous a permis de pouvoir obtenir des moyens supplémentaires, notamment pour la musique. Nous avons tourné beaucoup. Pour ce film, qui fait un peu moins de trois heures, nous avions un premier montage, avec tout le matériel mis bout à bout, de près de quatre heures trente. Les comédiens ont donc joué beaucoup plus que ce qui apparaît à l’écran et cela les a énormément nourris. Ça a nourri leur parcours, ça les a aidés à porter le poids du temps qui passe. C’est toujours un peu désespérant de couper autant mais, en réalité ces scènes coupées restent dans le film, en creux. Je pense qu’elles aident à la perception de la durée et à la fluidité de l’ensemble. » Espérons que les scènes coupées figureront dans la diffusion télévisée et surtout sur le DVD. Nous aurons ainsi sans doute une meilleure perception de certains personnages qui ont du être sacrifiés au montage.
Malheureusement, le film n'échappe pas non plus à la maladie la plus fréquente qui accable le cinéma : celle des fausses fins.



Si Théo Frilet, qui joue Boris, a le plus beau cul que j’ai vu au cinéma depuis, disons celui aperçu dans le Lilies de John Greyson en 1996, il a surtout beaucoup de talent. Il devrait prochainement interpréter Guy Mocquet à la télévision. Avec Laetitia Casta, d’une présence exceptionnelle, il est le seul à être bon dans toutes ses scènes. Ce qui n’est malheureusement pas le cas, en particulier, des interprètes masculins qui sont parfois époustouflants dans une scène mais médiocres dans la suivante, sans doute à cause d’un manque de répétitions ? Ou est-ce du à une trop grande impatience des réalisateurs qui ne voulaient (ou ne pouvaient) pas faire trop de prises ? Théo Frilet, outre qu’il soit bien mignon (ce que l’on peut vérifier sur l’affiche), a comme la plupart de ses camarades du casting, un physique inhabituel dans le cinéma français, ce qui n’est pas le moindre charme du film. Les réalisateurs font aussi preuve de fidélité, puisqu’ils retrouvent Sabrina Seyvecou et Edouard Collin, qui assure dans le rôle de Christophe, mais sans nous surprendre, tant celui-ci est dans la ligne de plusieurs de ses prestations, tant au théâtre qu’à l’écran ; deux acteurs qu'ils avaient dirigés dans Crustacés et Coquillages.
Les déclarations des deux cinéastes, dans le dossier de presse, sur leur dernier opus sont des modèles d’honnêteté et de clairvoyance : « Écrire et réaliser un film sur cette période, c’était pour nous une façon de reprendre possession d’une partie de notre existence qui appartient déjà à l’Histoire, et même, pour l’essentiel, à l’Histoire révolue. C’est un retour sur notre passé personnel et collectif. Le film propose ainsi comme une recomposition, à partir d’aujourd’hui, de ce passé. Il n’était pas question pour nous d’aborder ces quarante dernières années d’un point de vue d’historiens, mais d’un point de vue très intime, à la lumière de ce que nous sommes aujourd’hui... C’est donc nettement le romanesque et le destin des personnages qui ont primé par rapport à la chronique historique... La grande technique du roman historique, c’est de prendre un personnage, de le faire entrer dans les événements de l’Histoire, et, dès lors, il devient support à un récit historique. Ce n’est pas cette démarche que nous avons adoptée. Par exemple, Mai 68 est pratiquement toujours perçu dans des intérieurs, ou par la radio… Et les personnages ne sont pas trois meneurs de Mai. Ce sont trois étudiants anonymes... quelque chose change entre les années 1960 et 1970 et les années 1990. Après Mai 68, même s’ils sont dans une certaine attitude de « retrait » du monde dans leur communauté, les personnages vont volontairement vers l’Histoire. Alors que dans les années 1990, c’est l’Histoire qui a tendance à rattraper violemment les personnages, qui les confronte à l’histoire politique. »



 

On ne peut qu’être d’accord avec le message que veut délivrer le film : « Il s’agit de mettre fin à ce discours qui consiste à dire que l’arrivée du sida doit mettre fin à l’amour libre et renforcer les positions réactionnaires. Non ! Il suffit juste de se protéger. Et ce n’est rien qu’un petit bout de latex ! Il faut arrêter d’être victimes de ce discours ultra réactionnaire, qui profite littéralement de cette épidémie pour liquider une liberté qui dérange. »
On peut être surpris des conditions de sortie en salles de Nés en 68. La vie d’un film ne s’arrête pas lorsque la post production est terminée, au contraire elle commence. On peut donc se poser la question de la date de sortie du film, qui me parait aberrante, en plein festival de Cannes, face au dernier Indiana Jones, et surtout confronté au dernier Desplechin qui a « la carte » du triangle des Bermudes de la critique cinématographique française (Les Inrockuptibles, Télérama, Les Cahiers du cinéma), il suffit de voir la honteuse différence de traitement faite dans les Inrockuptibles entre Un Conte de Noël et Nés en 68.

Nés en 68, un projet fou au départ et qui à l’arrivée donne un film généreux et intelligent, malgré quelques faiblesses. Il démontre que le cœur peut transformer une utopie artistique en une courageuse réussite.
L’avis de nicco :
Dites-le avec des fleurs…
Elle est moche cette affiche, non ? Face à la grosse Bertha rouillée Indy 4, il faut une sacrée dose de témérité pour tenter d'attirer ainsi le chaland qui, dès connaissance de la durée de la chose (pratiquement trois heures), sera définitivement convaincu d'aller batifoler avec les chiens de prairie numériques et les singes gominés de tonton goitre. Dommage, car ce Nés en 68 est un vrai bijou.
Nous sommes en 68, donc, en mai exactement. Catherine fait des bisous à Yves, puis fait des bisous à Hervé ; ils sont étudiants, contestataires, ils s'aiment. Sous les barricades et les pavés parisiens, non pas la plage, mais la campagne. Le Lot, où le trio, accompagné de l'immanquable bonne (dans les deux sens du terme) copine anglaise et quelques amis fondent une communauté hippie dans une ferme abandonnée. La vie en groupe et les conditions précaires auront raison au fil du temps des convictions les moins fortes, des doutes les plus profonds et de la confection de fromage de chèvre sur les airs mièvres du barde de la bande.
Succession des saisons, élection de Mitterrand, les années 80 : les enfants de Catherine héritent des succès de leurs combattants d'aînés, mais doivent faire face à de nouvelles embûches, telles les contrecoups d'un traitement de choc se répercutant jusqu'à nos jours.
La représentation de Mai 68 au cinéma a ceci de particulièrement français que du plus important mouvement populaire hexagonal d'après-guerre, les cinéastes, à quelques exceptions près (L'An 01 par exemple) n'en ont majoritairement produit que d'austères objets destinés aux ciné-clubs et à un public de festival, aussi excitants que des tracts coco de 180 pages tirés à la photocopieuse à alcool. Le charme discret de notre culture en quelques sortes… (un ami plus pessimiste y voit un symbole de la spoliation des acquis du peuple d'en bas pour le plaisir feutré de celui du haut. Soit).

 


Là-dessus, le duo à l'origine du très demyesque Jeanne et le Garçon Formidable se dit qu'il serait bienvenu de proposer un film ouvertement romanesque et ambitieux non seulement sur les évènements, mais surtout sur ses conséquences, à travers une saga familiale s'étalant sur quarante années, permettant d'ouvrir ainsi un champs de contrastes et de perspectives rarement vu sur les bandes françaises contemporaines. Intention hautement louable qui se verra targuée de « cours d'histoire de France pour les nuls » (20 Minutes) gavé des « clichés et poncifs habituels » (Le Figaroscope). Rassurez-vous, la presse de gauche est tout autant à l'ouest pour défendre ce film, voire même pour simplement en parler ; il faut croire qu'elle préfère hurler au génie lorsque les mêmes Ducastel & Martineau filment à la MiniDV un ado faire du patin à Rouen…
Nés en 68 est une fresque imbriquant ses personnages dans l'Histoire avec du grand hasch, procédé classique visant à impliquer le spectateur dans la découverte de périodes et évènements passés. Mais le procédé développe ici une grande puissance émotionnelle, par le biais du montage tout d'abord, qui ne souligne jamais ses multiples ellipses (mise à part la plus grande à mi-métrage, sûrement prévue dans l'optique du projet télé qu'était Nés en 68 à l'origine), laissant ainsi le spectateur découvrir seul les changements survenus dans l'entourage des héros et être témoin comme eux du temps qui passe et des évolutions diverses de la société, le rythme quasi parfait du film nous emportant dans l'inéluctabilité des destinées croisées de la bande révolutionnaire (les trois heures passent d'ailleurs comme une lettre à la poste). Et ensuite par la performance superbe du casting, Laetitia Casta en tête, interprétant avec justesse et ambivalence des personnages attachants, devenant de fait, par la logique du projet, des figures synedoctiques des époques traversées. Difficile dès lors d'échapper aux clichés dès que l'on illustre la période hippie tant ses codes esthétiques ont marqué l'inconscient collectif. Il faut donc savoir faire la part des choses et ne pas mélanger un décorum pouvant difficilement s'éloigner de la réalité (ben oui les hippies partouzaient dans les champs avec des fleurs peintes sur les seins, et alors ?) et les motivations des personnages, bien particulières à la présente fiction, affranchies de toute caricature : au-delà de la traite des chèvres et de la confection de pulls en chanvre, ici nos hippies s'engueulent, se critiquent, font des erreurs, repoussent des camarades demandeurs de cul pour raison de sale gueule et grosse bedaine, et fraternisent avec les paysans du coin, même s'ils sont de droite. Vachement « clichés »… (sic).
Car même si Ducastel & Martineau adoptent dans un premier temps un point de vue naïf et idyllique de l'après mai 68, reflétant les espoirs de cette génération, ils ne font pas l'impasse sur une critique de ce mouvement. Ainsi Yves, le père des enfants de Catherine (Laetitia Casta), se demande comment changer le monde en vivant repliés sur soi-même en haut d'une colline du Lot. Dans la deuxième partie du métrage, celle des désillusions (il faut voir la tête du même Yves au soir du 21 avril 2002…) son fils lui lancera un cinglant « Vous imaginez avoir transformé en profondeur la société en pratiquant l'amour libre ? » Cruelle ironie que de voir ce même fils confronté au VIH, se retrouvant alors à devoir se battre pour pratiquer cet amour libre… Parallèlement, sa sœur, devenue working girl, impose ses choix à son mari, tandis que sa mère devait risquer sa vie pour avorter. Autant de comparaisons et d'observations sur l'évolution des mœurs et de la société intelligemment agencées par les auteurs, dont la mise en scène s'échine à ne jamais surligner quoi que ce soit pour mieux exposer les contrastes (une captation à plat qui trouve quelques fois ses limites sur la durée). Et si les réalisateurs de Drôle de Félix n'apprennent pas grand-chose à ceux qui ont vécu ces époques, ils ont le mérite d'appliquer la force du récit et le romantisme de la fresque au service d'une synthèse mettant en relief quarante années de luttes diverses que certains voudraient bien "liquider".
Et lorsque nos deux révoltés de 68, Yves et Hervé, se retrouvent en 2007, ils tentent de réveiller les morts (vraiment !) pour reprendre le flambeau, mais comprendront qu'en fait l'Histoire est un éternellement recommencement : le dernier plan du film, un long travelling autour d'un rond-point (un cercle) sur lequel manifestent des étudiants (et autour duquel évoluent Yves et Hervé, comme mis en orbite) illustre cette superbe phrase taguée sur un mur du Buena Vista Social Club : « Cette révolution est éternelle ».

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Fiche technique :

Avec Axel Philippon, Célia Pilastre, Roman Girelli, Antoine Mory, Magali Domec, Thierry Barèges, Nicolas Quilliard, Nicolas Villena, Jean-Marc Cozic, Rivka Braun, Gabriele Ferluga, Luisa De Martini, Marie Casterez, Gisèle Bosc, Paco Pérez, Nicolas Christin, Nicolas Villena, Jean-Paul Frankfower et Jean-Paul Nicolaï
. Réalisation : Alessandro Avellis. Scénario : Alessandro Avellis. Image : Nicolas Lefièvre. Son : Eric Buisset & Katherine Frégnac. Montage : Alessandro Avellis. Musique : Fabien Waksman, Pauline Fraisse & Fabrice Ploquin.
Durée : 74 mn. Disponible en VF.


Résumé :
Paris, début des années 1970. Après l’échec de son comité pédérastique dans la Sorbonne occupée de mai 68, Marc (Axel Philippon), un jeune étudiant en lettres, vit tant bien que mal sa condition d’homosexuel. Sa mère est décédée. Il vit avec son père (Nicolas Quilliard) qui est gardien de la paix. En même temps, Julie (Celia Pilastre), sa meilleure amie, s’implique de plus en plus dans la cause féministe. Tous deux cherchent à nouer le dialogue avec la classe ouvrière. Marc passe bientôt aux travaux pratiques en tombant amoureux d’André (Roman Girelli), un jeune ouvrier qui n’a guère de conscience de classe...

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L’avis de David Dibilio :

Paris, début des années 70. Après l’échec de son comité pédérastique dans la Sorbonne occupée de mai 68, Marc, un jeune étudiant, vit tant bien que mal sa condition d’homosexuel. Julie, sa meilleure amie, s’implique de plus en plus dans la cause féministe et cherche à nouer le dialogue avec la classe ouvrière…

Ma Saison super 8 est une relecture de la naissance des mouvements féministes et homosexuels du début des années 70, deux mouvements qui avaient un ennemi commun : l’hétéro-flic ! Une relecture donc, par quelqu’un qui n’était pas né à l’époque du FHAR (le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et qui prend la liberté de rêver, de fantasmer et de sourire d’un temps que les moins de quarante ans …

Assez bien documenté (voir la reconstitution très réussie de l’émission de Ménie Grégoire sur « l’homosexualité, ce douloureux problème »), le film d’Alessandro Avelis met en scène une bande de jeune comédiens aussi jolis qu’inspirés. Tourné sans aucun moyen, mais avec une vraie envie de cinéma et une énergie communicative, Ma Saison super 8 est un petit bijou à découvrir absolument, un film sans prétention mais qui fait mouche et qui est aussi un émouvant hommage à Guy Hocquenghem et Françoise d’Eaubonne.

Si ces deux noms ne vous évoquent rien :

1 : ayez honte, il est capital de savoir d'où l’on vient pour savoir où l’on va !

2 : si vous avez moins de vingt ans, vous êtes à moitié pardonné.

3 : achetez le film.

 

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L’avis de Bernard Alapetite :
Voilà un film dont on a bien des scrupules à dire du mal ; pourtant son visionnage est une épreuve pour la vue, tant la caméra semble constamment subir un roulis de tempête et poursuivre, sans jamais pouvoir le rattraper, l’acteur qui parle à l’écran. Comme de nombreux néophytes, Alessandro Avellis doit sans doute malheureusement penser que la frénésie peut masquer l’indigence technique.
L’idée de retracer, à travers une fiction, la naissance du mouvement revendicatif gay, très librement inspiré de l’histoire du FHAR, est une louable et généreuse idée, mais le tourner dans un deux pièces équivaut à filmer Guerre et paix dans une Isba ou la conquête des pôles dans un igloo ! N'ayant pas ou peu d'images d'archives sur la création du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, Ma Saison Super 8 tente de combler ce vide en retraçant l'aventure politique audacieuse d’une poignée de jeunes homosexuels au début des années soixante dix. Le film couvre (très légèrement) la période allant de 1968 à 1972. Il mélange des faux documents d'époque, pour les scènes de reconstitution « historique », tournées en super 8, avec des épisodes de pure fiction qui, eux, sont filmés en DV.
Ma Saison Super 8 appartient au cinéma fait dans sa cuisine. Le film est tout de même moins calamiteux, ne serait-ce que par le sujet qui enfin s’évade de l’étroite autofiction, que les productions par exemple de Rémi Lange. Mais je rappelle que ce type de cinéma a aussi donné un chef d’œuvre Pink Narcissus.
On frôle le ridicule dans les scènes de « foule », le réalisateur cadre toujours serré une dizaine de personnes au maximum, non pour un effet esthétique mais tout simplement parce qu’il n’a visiblement jamais plus que cette poignée de figurants à se mettre sous la caméra. Au cinéma, comme ailleurs, l’incurie ne peut pas toujours se cacher sous le prétexte du manque de moyens. Même avec un petit budget, la figuration n’est pas une question de liquidités, mais d’entregent de l’équipe préparant le tournage. Avec un peu d’audace, de relations, de gentillesse et d’enthousiasme elle doit parvenir sans trop de mal à rassembler une cinquantaine de pékins (raccord pour jouer les maos).

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Dans le cas présent, le réalisateur doit être un grand timide, détesté de sa famille... Ceci dit, Garrel dans Les Amants réguliers nous a filmé les émeutes du Quartier Latin avec une vingtaine de gus, ce n’était guère mieux, mais Garrel fils (et même petit-fils) y est plus convaincant qu’Axel Philippon... Comme on le voit, mai 68 n’a pas de chance avec la fiction cinématographique. Plus convaincant est Bernardo Bertolucci avec Les Innocents (encore avec Louis Garrel) mais les événements printaniers ne sont qu’une vague toile de fond (plutôt un drap en l’occurrence) pour les ébats de ce jeune et fougueux ménage à trois informel. L’histoire pourrait se passer lors de n’importe quelle période troublée, les guerres de religion comme la débâcle de l’an 40...
Le comédien principal, Axel Philippon, est mimi, bien qu’un peu tête à claques, mais son jeu n’est pas à la hauteur de sa plastique. Heureusement, les filles sont meilleures...

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Malgré l’amateurisme de la réalisation, le film parvient tout de même à bien restituer (pour beaucoup ce sera une découverte) une partie de la mentalité française du début de ces années soixante-dix avec l'intolérance de l'extrême gauche et de la population pour l’homosexualité. Je suis admiratif de la justesse avec laquelle il retranscrit les bavasseries éructantes, fumeuses, mais marxistes, de l’époque. Autre point fort du film, l’absence d’anachronismes, certes à part les protagonistes on ne voit guère autre chose dans le plan qu’un objet et un lambeau de papier peint. Mais l’objet est presque toujours crédible pour l’époque (j’ai tout de même tiqué sur un radioréveil qui me paraissait un peu trop moderne), mais surtout les vêtements sont parfaits. Un grand bravo pour l’habilleuse et l’accessoiriste (pour son prochain film, je conseille à Téchiné de les engager ce qui lui évitera peut-être les nombreux anachronismes qui plombent Les Roseaux sauvages et Les Témoins par exemple). Il aurait fallu néanmoins leur dire que, si l’orange était la couleur dominante ces années-là, tout n’était tout de même pas orange ! Si donc le film réussit le prodige de ne pas contenir d’anachronismes, en particulier pour les costumes et les coiffures, c’est qu’il a bénéficié des recherches de Gabriele Ferluga, jeune historien de l’homosexualité, qui a écrit une thèse sur l’affaire Braibanti, Il processo Braibanti (Zamorani, Turin, Italie), un livre sur le procès d’Aldo Braibanti, poète et écrivain italien condamné en 1968 pour son homosexualité. Ferluga s’est ensuite associé avec Alessandro Avellis pour réaliser La Révolution du désir, un documentaire sous-titré : « 1970 : la libération homosexuelle ». Je n’ai pas encore vu ce film mais les bonus du DVD de Ma Saison Super 8 offrent un aperçu qui donne envie d’en voir plus, surtout par la liberté de ton des témoins qui semblent échapper à l’habituel échantillonnage de ce genre de production. À propos des bonus, il y a aussi un making of. Je m’y suis précipité, espérant apprendre pourquoi un Italien trentenaire décide un beau matin de filmer dans son deux pièces la naissance, la vie puis la mort du FHAR vu par un de ses membres. Après avoir vu la chose, mensongèrement nommée, mais plutôt moins mal filmée que le film, je n’en sais toujours pas plus sur les motivations du réalisateur car durant dix minutes on ne voit que les acteurs pouffer. Les « poufferies » sont le cancer des bonus. Entre deux gloussements, on s’aperçoit que les moyens du tournage n’étaient pas si misérables que cela...

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Ma Saison Super 8
montre aussi, mais maladroitement, l'évolution de la mentalité d’une partie de la jeunesse française d’alors, qui passa du militantisme d'extrême gauche anti-bourgeois à la libération sexuelle. Malheureusement tous les personnages ne sont que des caricatures et manquent trop d’épaisseur pour que l’on s’y attache. Le récit aurait gagné en crédibilité si on avait pris soin par exemple de nous dire comment vit matériellement Marc. L’inscription sociale d’un personnage est primordiale pour que le spectateur entre en empathie avec lui, règle peu observée dans le cinéma et en particulier dans le cinéma français.

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Le film de fiction qui relaterait à la fois une histoire d’amour et les prémisses de la libération gay est encore à tourner. Il est toujours difficile de mêler l’Histoire à une histoire serait-elle gay, mais en littérature Jean-Louis Bory dans La Peau des zèbres (éditions Gallimard) y est brillamment parvenu, le moment historique n’étant pas les événements de 68, mais dix ans plus tôt, déjà au printemps, l’accession au pouvoir du Général de Gaulle...
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