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MARIE DE TRAVERSE


5. PARLE-LEUR DE BATAILLES, DE ROIS ET D'ÉLÉPHANTS
Mathias Enard

 

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Marie Fritsch

 

Libraire et chroniqueuse de son état, Marie est ici pour vous faire partager ses cours de cœurs littéraires ou cinéphiles. Parce que la culture, véritable passerelle entre les genres et les idées, permet d'échanger, évoluer, aller plus loin, et que c'est jusqu'à aujourd'hui le meilleur moyen d'entamer le dialogue et d'estomper les solitudes modernes.

 

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Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants

Mathias Enard

Actes Sud (2010), 153 p., 17 €.

 

Dans le dernier roman de Mathias Enard, il n’est de certitudes qui résistent à l’épreuve du doute… et de l’ambiguïté omnisciente. Les faits sont détournés de la réalité ; la fiction règne en maître et, telle une araignée, tisse sa toile autour des personnages et des quelques détails empiriques tirés de la grande histoire. L’auteur imagine que le jeudi 13 mai 1506, Lodovico Buonarroti Simoni Michelangelo alors âgé de 59 ans, débarque à Constantinople, invité par le sultan Bajazet pour dessiner les plans d'un pont qui reliera la ville à ses faubourgs. Leonardo da Vinci vient d’être renvoyé pour cause de non satisfaction et de mésentente avec les instances dirigeantes. Le peintre, et sculpteur florentin, s'improvisera architecte pendant plusieurs mois, hébergé par le négociant Maringhi et épaulé par Mesihi et Manuel, poète et traducteur de leur état.

Ce voyage de Michel-Ange à Istanbul a-t-il existé ? Difficile à dire, d’autant plus que le pont sera enseveli quelques années plus tard dans un tremblement de terre sans pareil qui secouera la ville et fera des centaines de morts. Alors dans le doute, laissons-nous mener par le bout de la plume de Mathias Enard, au royaume des possibles et des plaisirs en tous genres.

À Constantinople, le travail demandé à Michel-Ange est plus qu'un pont. C'est le ciment d'une cité. Un pont politique qui doit faire date dans l'histoire de la ville. Par extrapolation, on peut voir dans ce projet, une tentative par le sultan de mettre bout à bout toutes les cultures présentes dans la ville et au-delà. Les francs, les arabes, les juifs, les latins. Fasciné par l'architecture musulmane, Michel-Ange s'extasie sur la mixité des cultures et des populations. Des années plus tard, on retrouve dans son œuvre l'influence de son voyage à Istanbul. Son regard est transformé par la ville et l'altérité qu'il y pressent. De la coupole Saint-Pierre à la bibliothèque de Medicis, les lumières, les formes, les ombres, les points reliés les uns aux autres en d'infinies arabesques, tout concoure à dire que Michel-Ange fut marqué au plus profond de son inspiration par son séjour dans la ville du sultan.

En plus d'être une histoire merveilleuse, le roman de Mathias Enard est aussi une belle réflexion sur le geste créatif. Sur la naissance de la beauté. « Combien faudra-t-il d'œuvres d'art pour mettre la beauté dans le monde ? », s'interroge Michel-Ange. Il s'ingénie à travailler la ville comme une matière pour en faire surgir une forme parfaite. Truffé de termes techniques et/ou métaphysiques, le récit s'orne d'une véritable ode à l'architecture et d’une recherche esthétique absolue.

L'artiste ne trouve son contentement que dans l'art. C'est un esthète qui craint la bestialité, la trivialité et la laideur. Le corps et ses fluides le font fuir…

C'est pourtant au détour d'une nuit d'amour que jaillira le premier d'une longue série de dessins pour l'élaboration du pont. En s'adonnant au dérèglement des sens auprès d'une beauté andalouse au sexe indéterminé, Michel-Ange attise la jalousie de Mesihi, secrètement amoureux de lui. Ce dernier passe le plus clair de son temps aux côtés du sculpteur, fasciné. Michel-Ange n’est pas beau, son attitude ne prête guère aux confidences ni à la complicité amicale ou amoureuse. Pourtant le charme opère. Mesihi reste discret sur l’objet de son désir, se montre tout simplement dévoué corps et âme. Un fidèle compagnon dont l’artiste, tout préoccupé qu’il est par son labeur, ne devine pas les intentions. Le désir du florentin s'enracine au-delà des genres et des corps, une fois encore, c'est son aspiration à l'essence même de la beauté qui le troublera et manquera de le perdre. « La beauté vient de l'abandon du refuge des formes anciennes pour l'incertitude du présent ». Le refuge des formes anciennes pourrait être ici celui des étiquettes et des genres. Le corps désiré est celui d’un(e) danseur(se) croisé(e) lors d’une fête paillarde donnée par un riche négociant de la ville. Michel-Ange est ensorcelé par le mouvement du corps et par la voix de cette beauté andalouse. Une chorégraphie du désir s’instaure entre les deux artistes. Il accepte d’être ainsi troublé car il pressent que le désir se mêle à l’inspiration et le renvoie à cette quête éperdue du langage esthétique qui doit ensuite le guider dans son travail. ***

Cette nuit d'amour donne au récit une densité toute particulière. En effet, dès les premières pages du roman, Mathias Enard donne la parole à ce(tte) danseur(se) qui passera auprès de Michel-Ange deux nuits sans égal. La créature s'inspire de son passé et son pays perdu pour raconter à l'artiste les batailles et le désir, les rois et la beauté. Les guerres détruisent les continents, les corps ne peuvent s'unir que brièvement. Le seul moyen de faire exister éternellement les êtres et les choses est de raconter une histoire les contenant tous. D'où le très beau titre choisi par Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, un genre d'aphorisme capable de rendre l'homme heureux le temps d'un conte ou d'une histoire. Les histoires rendent à l'existence son incarnation. Subsiste à travers l'abolition des frontières géographiques et temporelles, ainsi que de celle des genres féminin/masculin, la poésie d'un peuple ou d'un corps. La grâce d'une voix, d’une danse ou d'un regard.

Mathias Enard imprime au texte mouvement et expression. Il donne un visage aux mots et s'exprime dans une langue baroque et pleine de reliefs. L'entame du roman se fait à la seconde personne du singulier. Une sorte de harangue magnifique à l'artiste englué dans ses croyances et les impératifs du présent. Une invitation au désir et à l'amour universel. L'entrelacement des sources de narration donne au récit matière et intensité. L'écriture est chatoyante, peuplées de senteurs et de figures. Les bassins linguistiques se mélangent, l'arabe, le grec, le persan et le franc se succèdent au cœur d'une ville prématurément européenne. Le Constantinople de Michel-Ange est une cité aux multiples visages, tolérante, peu regardante sur les mœurs de ses habitants. On imagine  une telle ouverture d’esprit dans un monde plus contemporain. Un monde où l’individu, avant d’être masculin ou féminin serait un tout, indivisible et pluriel.

Un roman troublant, entre fable et réalité. Un moment de la vie de Michel-Ange que l'on connaît mal, et une plongée au cœur même d'une ville mystérieuse et épicurienne. Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants se situe à la croisée des genres pour le plus grand bonheur du lecteur avide d'histoires et de culture, dans un esprit d’ouverture où les différences sont sources de plaisirs et d’enrichissement personnel et collectif.

 

Lire les précédents articles de Marie


4. QUE FONT LES RENNES APRES NOËL ?
Olivia Rosenthal

 

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Marie Fritsch

 

« Personne ne fera de moi ce que je ne suis pas

Tant pis si cela ne vous plaît pas

Les clichés glissent sur moi

Moi je suis une fille, une folle, un garçon

Je suis sur le fil, caméléon... »

 

23 ans après Mylène et son « Sans contrefaçons », Natacha Lejeune reprend le flambeau et vous parle de Marie. Elle traverse les  miroirs et les genres avec la même aisance…

 

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Que font les rennes après Noël ?

Olivia Rosenthal

Editions Verticales (2010), 16,90 €.

 

En 2009, la biennale d’art contemporain prend ses quartiers d’été à Nantes. Parmi les artistes qui exposent, Stéphane Thidet. Ce dernier entreprend de faire venir une meute de loups dans la ville. Cantonnés aux douves du château, les animaux sauvages seront épiés, contemplés et admirés par les visiteurs au gré des jours et des semaines. L’œuvre attire la polémique tant du côté des critiques que de celui des défenseurs de la cause animale. Afin de répondre au mieux à ses détracteurs, Stéphane Thidet s’adjoint la contribution de six romanciers (autant que de loups au château) pour s’exprimer sur la question de la symbolique animale. Outrepassant le format de la nouvelle exigé à cette occasion, Olivia Rosenthal se lance alors dans l’écriture d’un roman atypique et nous livre une réflexion rare sur l’homme dans sa singularité et l’animal dans sa diversité. De la coercition à l’émancipation, voici le beau portrait en creux d’une jeune femme moderne parmi les loups.

Prenant appui sur la problématique logistique que soulève l’œuvre de Stéphane Thidet, Olivia Rosenthal se pose une question fondamentale : quel usage faisons-nous des animaux ? Autour de cette interrogation centrale, clé de voûte du roman, se mettent en place les éléments narratifs qui rendront possibles l’identification et l’appropriation du sujet par le lecteur. Un court texte sur l’enfermement, ainsi qu’il avait été demandé de développer aux six romanciers, semble trop fastidieux à Olivia Rosenthal. Elle s’invente alors un personnage, en un geste biographique qui donnera une grande profondeur temporelle au récit. Le nom du personnage principal ne sera jamais dévoilé. L’auteur, ayant choisi comme parti pris la distanciation, installe le vouvoiement comme principe actanciel.


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Rosemary's baby

 

Le récit est dual, un paragraphe adressé à l’héroïne, l’autre décryptant le comportement animal. L’un servi par une écriture de l’affect, l’autre par un ton quasi clinique. Cette forme de dialogue entre deux univers donne au texte un goût inédit et permet une approche consubstantielle de différents sujets. Dans un premier temps, l’auteur s’interroge sur ce lien ambigu qu’entretiennent l’homme et le loup, l’homme et la bête d’une façon plus générale. Cette dernière est dressée, domestiquée, tuée, mangée, stérilisée, désexualisée, emprisonnée, commercialisée, etc… L’enfant, lui, est éduqué, rendu libre et responsable. Il est élevé dans la crainte de ce qui est différent et dans la défense de son autorité sur le règne de la nature. Au regard de cette peur du sauvage, Olivia Rosenthal choisit d’évoquer deux films, vus par l’enfant et sa mère. Le premier, Rosemary’s baby (Roman Polanski, 1968), relate l’histoire d’une jeune femme qui ne se souvient pas des circonstances de la conception de son enfant. Elle craint d’avoir été droguée à son insu et accouplée à un animal. La folie de cette femme rejoint celle d’Irina Doubrovna dans La Féline (Jacques Tourneur, 1942), quand elle se métamorphose en panthère au lendemain de son mariage. L’héroïne de Que font les rennes après Noël ? est fascinée et pleine d’effroi. Il s’agit d’une enfant, qui, dès son plus jeune âge quémande à ses parents l’acquisition d’un animal domestique. À son grand regret, il n’en sera pas question. La fillette comprend qu’elle doit s’émanciper pour obtenir le droit, paradoxalement, d’être possesseur d’un chat, d’un chien ou de n’importe quel autre oiseau.


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La Féline

 

Le roman ne se contente pas d’une articulation primaire entre le sauvage et le domestique, autrement dit entre Nature et Culture. Non, Olivia Rosenthal, une fois le balancier établi, s’attarde plus volontiers sur la question de la liberté et de la différence. Le personnage principal fait très jeune l’expérience d’une incompréhension totale de la part du monde adulte. Elle prend conscience que pour s’émanciper il faudra résister, trahir, rompre, s’échapper et n’être au final la propriété de personne. Pourtant, la métamorphose tant attendue par la jeune femme tarde à se manifester. Elle a beau ne plus appartenir à sa mère mais à un homme, quitter le domicile familial, elle attend toujours d’être réellement autonome. Pour y parvenir, il faudra qu’elle s’affranchisse de la peur de ne pas ressembler aux autres. En somme, elle devra se faire à l’idée que la culture vient contrarier sa vraie nature. Pour l’instant elle devient adepte de l’éthologie humaine, se marie et s’inscrit dans la droite lignée de son espèce. Jusqu’au jour où.

« Vous cessez de vous domestiquer », dit Olivia Rosenthal à son héroïne. Le roman bascule. La rencontre avec une autre femme la libère. La métamorphose a enfin lieu, accompagnée de son déferlement de désirs, de frénésie et de pulsions. L’émancipation entraîne le renoncement. En l’occurrence le renoncement à l’idée qu’elle se faisait de la vie d’adulte. C’est ici aussi que bascule la narration. La parole est donnée maintenant à un boucher, qui ponctue de scène de massacres bovins les propos de notre protagoniste. Finis les mensonges, quitte à avoir du sang sur les mains et à rompre avec la bienséance. L’auteur glisse ici ou là une pointe de féminisme, subtilement relevée par cette inextinguible comparaison entre le règne humain et animal. La viande de la femelle sera meilleure si elle n’a pas vêlé, par exemple. Et autres considérations bouchères du même type. Ce qu’il est important de noter, c’est le cheminement fait par le personnage principal jusqu’à être capable d’entrapercevoir sa différence et le droit à la singularité. L’homosexualité comme une exception certes, mais surtout comme le meilleur moyen pour la jeune femme d’affirmer sa culture personnelle, et comme preuve enfin qu’elle a définitivement apprivoisé l’animal qui la tourmentait. 

Olivia Rosenthal nous invite, par le biais d’un roman charmant et singulier, à prendre part à une réflexion originale sur le droit à la différence et sur la notion de culture et d’éducation dans le monde moderne. Se libérer de ses chaînes donne l’opportunité à l’humain tout autant qu’à l’animal de se reconnaître comme un être singulier. L’homme est un loup pour l’homme, et la société contemporaine érige des dogmes dont il est bien souvent difficile mais indispensable de se défaire. Une coercition mentale s’établit dont la violence tue parfois l’individu au nom du collectif. À lire et relire pour penser différemment. Crucial.

 

Lire les précédents articles de Marie


3. LOUIS DUPONT, ALCHIMISTE CINÉASTE… (2/2)

 

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Marie Fritsch

 

« Personne ne fera de moi ce que je ne suis pas

Tant pis si cela ne vous plaît pas

Les clichés glissent sur moi

Moi je suis une fille, une folle, un garçon

Je suis sur le fil, caméléon... »

 

23 ans après Mylène et son « Sans contrefaçons », Natacha Lejeune reprend le flambeau et vous parle de Marie. Elle traverse les  miroirs et les genres avec la même aisance…

 

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Lire la première partie de l’interview

 

Dans Memosium, les éléments se confondent et donnent à voir une chorégraphie de l'air (le vent), l'eau (la mer qu'on aperçoit par les fenêtres), la terre (le béton, toutes les délimitations de l'espace dans lequel évolue le danseur)... Dans un genre complètement différent Les Garçons de la piscine évoque une succession de tableaux où se mélangent couleurs et lumières d'une façon très dense, si bien que surgissent par endroits des conglomérats des différents éléments composant l'univers du film (l'eau, l'air, la lumière). Ce phénomène se produit essentiellement dans les plans subaquatiques, comme si la lumière captée par la caméra à travers telle ou telle nuance de bleu solidifiait l'eau et lui conférait une musculature ainsi qu'aux corps des nageurs. Un véritable tour de force. Un résultat magnifique et très charnel.

Dans un film comme dans l'autre, tu donnes à voir le corps dans l'effort avec cette méticulosité jusque dans le grain de peau, et tu insuffles de même à chaque parcelle qui compose l'espace une teinte très organique, une véritable incarnation. 

Avais-tu une appréhension particulière à filmer l'essentiel du film dans une piscine ? Les moyens techniques mis en place ont-ils permis d'avantage de liberté ou au contraire ont-ils été une contrainte formelle ?

Ce que j'aime particulièrement mettre en scène, c'est la confrontation de corps avec un espace. Mes projets de films se produisent souvent lorsque moi même je suis confronté a un espace. Le lieu de l'action de mes films est primordial et souvent limité à un espace pour l'explorer à fond. Je voulais travailler depuis longtemps dans l'eau pour sa force symbolique, symbole de la sagesse divine, de l'eau purificatrice, de pureté donc et de purification, symbole féminin aussi, figure de l'inconscient et du corps maternel.

Je pense l'espace comme une matière et tente de la lier plastiquement à un élément fondamental de l'univers (eau, feu, terre, air, etc.). Dans Les Garçons de la piscine par exemple, la scène de répétition dans le désert est liée au feu et en filmant la séquence je pensais à cet élément. Il en va de même pour mes indications musicales envers le compositeur. Généralement, je tente d'accentuer ces espaces-éléments artificiellement pour les rendre présents comme la couleur du ciel dans le désert avec les garçons. Une approche très particulière que j'explore encore beaucoup et qu’il m'amuse de développer – même très discrètement – car elles me donnent le sentiment d'être dans la démarche d'un alchimiste. Ce sentiment est encore plus fort quand je travaille en pellicule car je suis à même d'intervenir sur la matière cinématographique, comme dans la conjuration cinématographique Allah est grand.

Si on considère que l'eau est une contrainte, pour Les Garçons de la piscine, techniquement, cela a été très difficile mais très excitant, surtout que le budget du film ne me permettait pas de travailler des prises de vue subaquatiques très sophistiquées ! Heureusement deux plongeurs, Serge Huber et Rémi Levi Di Leon, m'ont aidé par leurs conseils et Serge Huber a même filmé pour moi sous l'eau. Chose très rare car je ne laisse jamais mon cadre à quelqu'un d'autre.

Généralement, les contraintes sont pour moi un élément créatif et me permettent de proposer de nouvelles formes esthétiques. Le budget de mes films ne me permet pas de travailler d'une manière industrielle. Je travaille seul et m'occupe du cadre, de la lumière et du son. Je reste donc un artisan confronté à des limites économiques donc techniques et je dois inventer à chaque fois des procédés de filmage propres à mon économie. Et ce n’est pas plus mal. Et quelque fois cette production économique donne des accidents techniques et artistiques très intéressants qui nourrissent aussi mon esthétique.

 

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Le mouvement est omniprésent dans Les Garçons de la piscine, l'immobilité presque coupable (un sportif ne doit pas fléchir). Mais il s'agit d'un travail à la fois très contemplatif, tu parles ici ou là de voyeurisme, loin d'une raideur académique, comme pour Les Garçons de la plage. Comment expliques-tu ce paradoxe d'une dynamique dans la contemplation ?

Tes remarques me rappellent quelques accusations de complaisance dans certains films, comme Dialogus Corporis (séquelle du film Les Garçons de la plage). Je peux avoir tendance à m'installer dans une forme de contemplation et ne pas hésiter à la proposer aux spectateurs. Mais toujours une contemplation dynamique car après tout la contemplation, c'est le mouvement. On en revient presque à Deleuze mais aussi à la méditation et à l'union avec autrui. D’ailleurs la contemplation n'est-ce pas ce mouvement qui permet l'union et la fusion ? Ultimement, la contemplation est la fusion de l'Être avec l'Univers. C'est un peu ce qui se passe dans mes films comme dans Les Garçons de la plage et les Pin'up Boys. Et ce grand mouvement se ressent beaucoup dans mon filmage. Car la contemplation c'est aussi s'oublier, lâcher prise avec son intellect pour laisser s'exprimer son corps – et son cœur ! C'est un peu étrange à expliquer mais c'est un peu ce qui se passe. Ma caméra est emportée par le mouvement généré par ma contemplation !

C’est certainement pour cela que je ne prépare jamais de découpage technique ou implicite de mes séquences. Et que, s'il y a scénario, il n'est là alors que pour aider à évaluer économiquement le film et à toucher des financeurs potentiels.

Mon travail, plus chaotique en apparence, du à ce non-règlement, propose au moins du vivant et surtout mon regard sur le monde. C'est de cela que l'on parle, non ? Du regard d'un artiste sur le monde. Si ce regard produit est fabriqué comme l'on fabrique une voiture, avec des ingénieurs, des designers, des ouvriers, des publicitaires, etc. je pense que le regard "pur" ou "dur" de l'artiste est bien loin derrière ! C’est ce que l'on appelle dans ce cas, je crois, du cinéma "industriel" et ce n'est pas ce cinéma-là que j'ai le désir de partager. Du moins pour l'instant. Mais cela serait te mentir que de te dire que je n'aime pas regarder de belles voitures.

 

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Si dans Les Garçons de la piscine le style est plutôt académique, on croise dans l'ensemble de ton cinéma un souci d'exploration formel assez singulier. Dans Torse tu crées toi-même le concept de redécoupage de l'image sur le plan projeté grâce à ton invention du "cylindroscope". Les différentes vignettes à l'écran démultiplient le regard, comme différentes consciences à l'œuvre dans la même image. L'intensité dramatique est là, malgré la non-narration évidente. De la même façon que dans la parade des Garçons de la plage, la diversification des rythmes et des plans crée une densité qui même sans musique entraîne le spectateur loin de la simple représentation des corps et des espaces (la ville pour Torse, les cafés, le bord de mer pour Les Garçons). Milites-tu pour une liberté totale dans l'expression du geste artistique ?

Oui je suis un militant de la liberté totale dans l'expression du geste artistique. C’est ce que j'ai toujours défendu et transmis auprès de mes élèves. Leur offrir la possibilité de s'exprimer loin des codes de la culture dominante, quitte à réinventer de nouveaux codes propres à eux ou au groupe dans lequel ils évoluent. J'ai surtout appris en travaillant la transmission à écouter. J’ai très vite compris par exemple avec les jeunes de la rue que je ne pouvais leur imposer les codes d'une société qu'ils rejettent en bloc. Il fallait leur laisser la possibilité de réinventer les leurs. Même chose avec des primo arrivants de divers pays, cultures, sexes, religions etc. regroupés dans un stage que l'on ma confié. Impossible de travailler ensemble sur les bases de la société française et de leur propre société. Les filles ne parlaient pas aux garçons, les garçons aux filles, les musulmans aux juifs, les juifs aux chrétiens, les blancs avec les noirs etc. Il y avait même deux trois racailles de banlieue assez agitées ! Je leur ai proposé de tout remettre à plat et d'abord de s'inventer un langage. Notre propre langue ! Nous sommes partis d'exercice de la voix, d'impros, etc. Nous avons beaucoup ri au début et la sauce a pris ! Nous avons pu réaliser un film : Linguortz (du nom de la langue inventé « Le linguortz »).

Je me suis aperçu aussi que cette approche permettait à des individus jeunes ou moins jeunes de développer leur personnalité, leur regard et leurs modes d'expressions. Leur permettre d'acquérir une signature qui leur est propre et la proposer à autrui avec confiance tout en acceptant alors celle des autres.

 

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En ce qui concerne la portée sociale et politique du film, quand tu parles du Paris Aquatique, tu évoques un havre naturel où peut s'épanouir la communauté LGBT. Quoique le club s'ouvre à la mixité des genres et des orientations sexuelles, ce postulat de départ pose la question du rapport des gays à la performance physique.

Sans rentrer dans les clichés du gay accro à sa salle de gym et shooté aux anabolisants, il semblerait que le phénomène de dépassement de soi et de compétitivité existe bel et bien et soit particulièrement présent dans la communauté. Ton film même si il ne fait pas l'apologie de la gonflette, de loin pas, encourage cette idée que le corps doit être parfait et dynamique. Sachant que le film pourrait être un support de travail ou de discussion dans le tissu scolaire ou universitaire, n'as-tu pas eu envie de faire passer un message du type mise en garde ou d'insister plus sur les conséquences d'un tel entraînement physique ?

Le corps est très important aujourd'hui. Surtout l'image du corps. Sa représentation.

On le voit bien dans les medias gays, on ne communique pas sans un corps de mec standard qui répond à certains critères esthétiques. Mais il se passe la même chose du côté des medias classiques. Prenons l'exemple des magazines féminins. On retrouve le même procédé. 

Je pourrais l'analyser et je le fais d'une certaine manière à travers mon travail en utilisant les mêmes procédés d'ailleurs.

Je ne pense pas avoir réalisé Les Garçons de la piscine pour encourager l'idée que le corps doit être parfait et dynamique. J'e l'ai réalisé pour présenter le parcours de trois sportifs gays, physiquement hors des clichés (On ne peut pas dire que Tom est le cliché du gay moyen. Non Tom est vraiment comme n'importe quel garçon maître nageur de son âge ! On a tous envie de l'avoir comme gendre, non ?) Et de leur entraîneuse à travers le tissu associatif Gay et Lesbien. Et nous découvrons que ces trois sympathiques garçons s'épanouissent malgré toutes les contraintes qu'un entraînement professionnel requiert et grâce au soutien de leurs entraîneurs. Et ils y arrivent. En même temps on découvre leur monde. Ah c'est vrai, j'oubliais, ils sont gays ! Mais cela, comme le dit Gigi, on s'en fout ! Et même comme elle semble nous le confier naïvement, c'est même un atout !

Pour ce qui est de la beauté dans le film (les trois garçons le sont mais pas seulement physiquement d'ailleurs), je l'ai justement mise en échec à un moment du film et donc ce que l'on pourrait considérer de parfait, fort et dynamique est contrebalancé "cinématographiquement". Pour bien faire comprendre que attention, en face il y a une jeune fille qui pourrait être considérée moins belle mais qui a, et elle nous le montre, dans son magnifique ballet – comme les trois garçons – toutes les qualités pour produire quelque chose de beau. En image ensuite se succèdent divers individus d'âge, de sexe, de sexualité et de factures différentes.

Avec Les Garçons de la piscine, je ne veux porter aucune mise en garde. Il n'y a en pas. Il y a beaucoup de chose dans ce film mais il n'y pas de mise en garde. Personnellement ce film qui aborde pour la première fois dans un documentaire l'homosexualité de cette manière-là parle avant tout de sensualité et de complicité.

Et je suis persuadé que les jeunes qui découvriront ce film n'y verront aucune allusion à un quelconque danger à pratiquer un sport. Ils verront surtout que les gays et les lesbiennes peuvent être comme les autres.

 

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Un voile de timidité et de pudeur plane sur l'ensemble du film.

Est-ce voulu ? Ou dû à la personnalité des trois garçons ? Tout semble facile et à la fois trop beau pour être vrai. On a du mal à croire que tout soit si policé dans le monde de la compétition. On a presque envie que l'un des personnages devienne méchant ou disjoncte. Le discours des personnalités officielles reste consensuel, tout comme celui des gays et lesbiennes interrogés. Même Gigi dit à un moment avec un sourire un peu naïf que du fait de leur homosexualité, les trois nageurs sont "affectueux" avec elle. Ils la portent dans leurs bras, l'embrassent, la câlinent. On se croirait presque au pays de Candy. Existe-t-il un discours consensuel LGBT ? Seule la co-présidente du Tournoi International de Paris 2008 avoue que dans la communauté homosexuelle « les sportifs ne se sentent pas toujours bien dans leur sport »... 

C'est vrai. Le film laisse apparaître le club du Paris aquatique et d'autres structures sportives gays comme un havre de paix, un Eden pourrait-on dire. Un lieu d'épanouissement pour beaucoup de gays et de lesbiennes ? Sûrement, mais pas seulement puisque que l'on y rencontre beaucoup d'autres genres, hétéro, bi, trans etc. Un esprit communautaire y prévaut au-delà de l'esprit de compétition. C’est cela que j'ai souhaité mettre en relief dans le film. Il n'y a pas de discours consensuel LGBT. C'est le désir de chacun de s'ouvrir à autrui, à la différence et d’accueillir tous les genres pour participer à des pratiques sportives dont certaines ne sont pas reconnues par les instances sportives internationales et nationales. De plus il ne faut pas oublier la forte homophobie qui règne dans les autres sports et c'est là dessus que porte la réflexion de la co-présidente LGBT. On voit comme il est dur encore d'affirmer son homosexualité dans le sport. Un homo dans un vestiaire risque d'être mis à l’écart à cause de la peur de son regard sur les autres.

Les individus membres de ces clubs ne disjonctent pas et ne deviennent pas méchants car les enjeux ne sont pas les mêmes que dans un autre club de sport professionnel. Encore une fois ils sont là pour – peut être aller au delà de "quelque chose" – mais avant tout pour un épanouissement personnel. Ici les sportifs se sentent vraiment bien dans leur sport. 

Ces clubs permettent aussi à leurs membres de se retrouver dans un environnement où l'intolérance et la discrimination sont bannies. On peut être obèse ou vieux et concourir avec des athlètes de haut niveau ou avec de très jeunes sportifs. On peut surtout y vivre son homosexualité et sa différence sans être jugé ou être obligé de baisser l'échine devant des discours racistes et homophobes...

Et avec l'actualité autour des Outgames (jeux gays internationaux) de Copenhague où des participants gays et lesbiens ont été victimes d'actes violents d'homophobie, on comprend mieux pourquoi encore aujourd'hui, des homos se sentent mieux ensemble pour pratiquer un sport.

Il faut remettre aussi le film dans le contexte de ma vie personnelle. En effet, quand j'ai pensé le film, je voulais tout simplement me faire du bien à travers une histoire simple. J’avais aussi besoin de me confronter à un univers différent et ouvert. En effet de 2000 à 2007, je m'étais investi dans la défense d'un cinéma différent et Queer. Je pensais y trouver un environnement propice au développement de mon travail par l'échange avec d'autres artistes comme moi. Je n'y ai trouvé malheureusement que petites jalousies, mesquineries et trahison. L’aigreur aussi d'artistes sans reconnaissance. Cela a été un choc car en totale inadéquation avec ma culture personnelle de transmission et de partage et avec l'idée que je me fais du cinéma. C'est cela aussi peut être mon côté « Candy » ? Une sensibilité à fleur de peau ! J'avais donc besoin à travers Les Garçons de la piscine de me confronter à un univers plus en adéquation avec ma philosophie de vie.

 

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Dans une toute autre mesure, avec Allah est grand et malgré l'aspect poétique sous une forme de conjuration et de rituel magique, tu prends la température des mentalités sur des sujets difficiles (l'intégrisme, le fanatisme religieux, la place de la femme surtout). Quelles sont les réactions ? Par le biais du cinéma expérimental (3 projecteurs, pluralité des sources tant sonores que visuelles, performance à voir en direct), penses-tu pouvoir toucher un public diversifié ? Peut-être plus militant ? As-tu l'impression que pour faire passer une idée forte, la déconstruction du formel et des conventions dans la création sont indispensables ?

Je m'interdis de penser aux destinataires de mes films par respect justement pour ces mêmes destinataires qui attendent de moi mon regard et mon point de vue. Aussi, je produis des images car cela est une nécessité. J’ai besoin de capter ce qui me touche. La forme que prennent mes films peut être déroutante dans les procédés et les procédures de fabrication et de présentation. Mais j'ai appris en travaillant avec les jeunes de la rue pendant plusieurs années à me détacher des codes de la culture dominante et à m'exprimer librement même si cela peut être difficile d'accès.

Dès mes premiers films j'ai compris que cette signature particulière que je développais pouvais s'imposer. Les destinataires s'habituant à cette vision du monde parfois déroutante.

Allah est grand que tu cites est pour moi une forme aboutie de conjuration cinématographique où l'intégrisme, l'hystérie, la beauté, la sensualité, la joie, l'espace sont jetés pêle-mêle par trois projecteurs sur un même écran, un film vivant dont la forme change à chaque projection et une souffrance matérialisée par la pellicule qui brûle devant l'objectif. Les réactions ont été par exemple assez intéressantes, parfois même troublantes. Néanmoins, la performance a toujours été très bien reçue – il faut dire que du point de vue plastique, c'est assez étonnant ! – sauf une fois à Berlin au Porn Film Festival où des lesbiennes militantes féministes françaises m'avaient reproché de parler d'un sujet que je ne connaissais pas puisque je suis un homme blanc occidental (ce qui est faux puisque j'ai souvent travaillé et étudié le problème en France comme en Algérie – j'ai d'ailleurs réalisé le premier documentaire sur l'homosexualité en Algérie Être – et qu'une partie de ma famille vient d'Egypte). Et une autre fois, des musulmans, femmes et hommes, ont soulignés l'approche poétique.

Je pense que tous ces films sont accessibles à tout le monde. Ils demandent peut-être parfois une présentation de l'auteur car ils sont réalisés en toute liberté et donc signés d'une facture très personnelle. Cette liberté est souvent déroutante pour un public occidental éduqué et formaté. Mais j'ai toujours remarqué que ces champs d'expression libre sont très stimulants, surtout auprès du jeune public, plus particulièrement les adolescents. Ils voient là un champ nouveau et très personnel qui leur permet de se détacher des formes standards dans lesquelles ils ont souvent du mal à s'identifier. Comme les ados ont besoin de s'affirmer dans la différence, cela fonctionne très bien. Même chose auprès de populations dites orales ou analphabètes : l'approche poétique et complètement formelle les touche aussi beaucoup car à travers ce cinéma différent ce sont les sens souvent que l'on sollicite le plus et non l'intellect.

 


 

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Les Garçons de la Piscine (Juin 2009) :

Un film documentaire réalisé par LOUIS DUPONT

Produit par Acis productions. Coproduction Epicentre films

Pin'up boys :

http://dvdpinupboys.blogspot.com/

Bouche-à-bouche :

http://www.artevod.com/programDetails.do?emissionId=2207

Memosium :

http://www.myspace.com/memosium

DVD Les Garçons de la Piscine :

http://www.adventice.com/store/detail/46180/les-garcons-de-la-piscine.html

Page Louis Dupont sur Myspace

http://www.myspace.com/louisdupont

 

[Note de Daniel C. Hall : Cher Louis, Marie et moi te remercions pour ta disponibilité, ta gentillesse et ton talent. Et je me permets, Louis, de t'embrasser bien amicalement. Tu es chez toi sur Les Toiles Roses...]

TO BE CONTINUED…


2. LOUIS DUPONT, ALCHIMISTE CINÉASTE… (1/2)

 

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Marie Fritsch

 

« Personne ne fera de moi ce que je ne suis pas

Tant pis si cela ne vous plaît pas

Les clichés glissent sur moi

Moi je suis une fille, une folle, un garçon

Je suis sur le fil, caméléon... »

 

23 ans après Mylène et son « Sans contrefaçons », Natacha Lejeune reprend le flambeau et vous parle de Marie. Elle traverse les  miroirs et les genres avec la même aisance…

 

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Les films de Louis Dupont agissent un peu comme une drogue. Dès la première vision on en veut encore. C'est avec Les Garçons de la piscine que certains d'entre vous feront sa connaissance alors que d'autres le suivent depuis ses débuts. De l'expérimental au plus académique, de la liberté totale au travail de commande, Louis a su donner à chacun de ses gestes cinématographiques une teinte particulière. Sa lecture du cinéma est singulière, à la fois attachante et dérangeante. On n'en attend pas moins d'un grand artiste.

En visionnant la filmographie de Louis, quelques thèmes ou "obsessions" semblent tisser le fil rouge d'une œuvre souvent esthétique, mais jamais esthétisante. Se cachent derrière les images un engagement certain dans le choix des sujets ainsi qu'un don particulier de la suggestion dans la façon de les traiter. Soit l'équilibre parfait entre la liberté d'expression du réalisateur et la multiplicité d'interprétations du spectateur. La magie opère là, exactement, au croisement des regards. Laissons la parole à l'homme derrière la caméra pour mieux appréhender son cinéma et les sources de son inspiration.

 

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Marie Fritsch : Le corps masculin dans tous ses états reste une source d'inspiration perpétuelle dans ton cinéma, que ce soit via la chorégraphie, la parade, la compétition ou simplement la recherche d'une place juste dans le monde. Que cherches-tu à saisir de l'homme en filmant son corps ?

Louis Dupont : À garder une trace. Dans le dvd Pin'up boys, le film Genèse (dans les bonus) donne quelques réponses.

J'ai perdu mon père jeune et la perte de son corps a déstabilisé ma vie. Je pense que ce filmage obsessionnel des corps est un moyen de les immortaliser, de lutter contre la mort et quelque part de retrouver ce corps perdu...

Filmer est de toute façon pour moi une nécessité.

 

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À quel moment l'intérêt porté au corps (le notre, le sien, le leur) devient-il dangereux ? À quel niveau ? N'as-tu pas cette angoisse de ce que serait une vie soudain privée de la vitalité et de la beauté plastique ? N'est-ce pas une façon illusoire de la saisir et de la retenir que de vouloir à tout prix la filmer ?

De mon point de vue et du point de vue de l'artiste, il n'y a aucun danger à s'intéresser au corps. Les sculpteurs grecs et romains l'ont fait, les peintres de la renaissance aussi, et bien d'autres artistes européens et aussi d'autres cultures primitives ou contemporaines. 

Il n’y a danger que lorsque, dans une société, le corps est idéalisé sous un modèle standard et marchand. Ce corps iconographié par les médias peut mettre en souffrance de nombreux individus fragiles (comme les ados et je pense à l'augmentation du suicide des jeunes aujourd'hui) qui vont chercher à se fondre dans cette représentation unique et standardisée. Déjà à travers mon film Les Souffrances en 2000/2001, je tentais de sensibiliser et aussi d'exorciser mon angoisse face à la souffrance de jeunes prostitués masculins que je suivais dans un centre social, prisonniers de leur corps mis en icône et donc en souffrance.

Certains de mes films posent directement la question du narcissisme (c’est le thème du film Les Souffrances d'ailleurs) et dans ces films en particulier quand il y a perte ou échec de la beauté, elle apparaît alors comme une libération. Le jeune héros des Souffrances (interprété par Samuel Ganes), en se faisant défigurer, va pouvoir se réaliser enfin et s'intégrer dans le monde.

Dans les Pin'up boys, la succession des "pastilles" amène le spectateur a une véritable indigestion. La pastille de Madame H offre un répit et la dernière pastille où je me mets en scène à la salle de gym propose une "passion" bien étrange jusqu'au gisant christique qui clôt le chapitre. il faut alors aller jusqu'au bonus Genèse pour analyser ce travail étrange.

Pin'up Boys 2 que je prépare, laisse la parole à différents garçons à nouveau qui viennent me parler de leur corps. Des garçons qui s'assument à travers l'exploitation de leur corps et qui semblent s'épanouir. À travers ces témoignages parfois touchant de spontanéité, mon filmage et mon écriture subversive proposera un contre-pied à leur point de vue.

Je ne me fais aucune illusion sur la permanence de la beauté mais comme le disait Héraclite, « Le soleil est nouveau chaque jour »; certains filment des levers ou des couchers de soleil moi je filme des corps, de tous genres, pour les sublimer et en garder la trace.

De plus, j'ai été élevé dans une famille d'artistes. Un parent sculpteur m'a beaucoup appris sur la représentation des corps. Lui, par exemple, était surtout obsédé par les corps en souffrance comme celui du Christ dont il a fait de superbes bustes. Dans mon filmage je m'inspire beaucoup de son approche et surtout de son regard sur les corps. D’autres parents, photographes, peintres et musiciens m'ont transmis la maîtrise du cadre et son architecture, l'équilibre des couleurs, le rythme, etc. Il est vrai qu'il régnait dans cette famille une certaine obsession de la beauté.

 

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On a envie de te voir filmer là où c'est gris, lent, cassé. Dans l'idée que tout a une fin, que la plasticité du corps est éphémère, la décrépitude incontournable. Mais dans Memosium, remarquable essai filmique sur la mémoire en fuite, c'est le corps qui est solide emplissant l'espace laissé libre au danseur et l'esprit qui se dissout. La déconstruction comme possibilité d'une renaissance ? Se libérer de la mémoire et du passé, plutôt un envol ou au contraire la signature d'une mort annoncée et la peur qu'elle engendre ? Ce thème de la mémoire est présent aussi dans Bouche-à-bouche, même si d'une façon plus anecdotique. Est-ce un sujet important pour toi ?

Un grand nombre de mes films ont été réalisés en super 8 Kodakrome 40 asa. Ce support particulier était justement idéal pour souligner la fragilité des corps comme dans Les Garçons de la piscine. De plus, ce support est souvent utilisé pour évoquer la mémoire ou le temps passé. Le super 8 est une pellicule inversible, l’original est donc un positif. Le cinéaste se retrouve ainsi à travailler son montage sur une copie unique. La taille et la fragilité de la pellicule font que chaque coupe est définitive. Le montage, les passages répétés dans la visionneuse et la colleuse, donnent souvent lieu aux premières rayures irrémédiables de la pellicule. Un support idéal !

La mémoire est toujours présente dans mon travail. Car tout d'abord nous ne pouvons rien construire sans elle. Dans le cadre de mon obsession, la mémoire interagit énormément sur les corps. Le corps est une éponge et se façonne en fonction de ce qu'il perçoit. Le corps est constitué d'éléments qui ont aussi une mémoire, un héritage.

Le corps enregistre tout et le garde en mémoire.

Notre corps, sa façon de bouger, son appréhension de l'espace et du monde est la somme comportementale de multiples héritages humains. Une accumulation d'histoire. Dans Bouche-à-bouche, le jeune héros marche comme un scaphandrier. L'homme de Memosium, interprété par José Luis Sultan, montre le corps prisonnier de sa mémoire ou enchevêtré – dormant parfois – dans ce que j'ai voulu représenter de la mémoire. Des couloirs salis et en ruine, de la bâche de plastique, etc. Il tente de s'en libérer – comme un fou – et à la fin du film sa course effrénée sur une des terrasses du lieu de tournage offre plusieurs interprétations : l'envol, la fuite ou la mort.

 


Comment filmerais-tu un corps réduit à l'immobilité ? Une telle situation aurait-elle sa place dans ton travail sur la représentation du corps ?

Tout d'abord l'immobilité, pour moi, au cinéma n'existe pas ou du moins n'est qu'illusion. Même un corps figé sera mouvant, animé. C'est une question de filmage et d'écriture cinématographique. Pour cela il suffit de se référer à Deleuze.

J’ai plusieurs fois filmé des corps sans vie (au sens propre) comme des statues. Même en proposant un cadre fixe, la palpitation de la pellicule et de la lumière (cadence de projection, faisceau de lumière lors de la projection) rendra l'immobilité mouvante. C'est aussi une question de dramaturgie je pense. Dans un plan fixe d'un sujet immobile, il y aura toujours un début un milieu et une fin. À travers ta question je pense à Dreyer, cinéaste de l'ombre et de la lumière mais aussi, pour moi, de l'immobilité. Du moins dans sa mise en scène car si je dois filmer un corps réduit à l'immobilité, c'est à lui que je penserai et à son chef-d'œuvre Ordet.

J'ai d'ailleurs travaillé avec des sujets « mis en » immobilité ! Comme dans Allah est grand. La femme, immobile et droite, est filmée en plan séquence. Cette séquence d'un corps fixe est alors en projection superposée à une autre séquence, celle d'un décor, salle de prière, etc. Le corps immobile de la femme semble alors se promener dans l'espace. J’aime beaucoup proposer de tels procédés. Au lieu de rester dans l'immobilisme d'éléments acquis, je préfère le chaos d'éléments en perpétuels mouvements.

 

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Dans Les Garçons de la piscine, le corps est à la fois un champ des possibles et une prison. Ou plutôt le champ d'action d'un esprit de compétition avec lui-même et avec les autres. Quel regard portes-tu sur cette compétitivité galopante dans le domaine du sport, puisque tu l'as toi aussi pratiqué ? 

Dans Les Garçons de la piscine, les trois héros du film (Tom, Jean Philippe et Fabrice) sont en effet pris dans un parcours compétitif soutenu par leur coach Gigi (Isabelle Girault). Je me souviens de la réflexion d'un responsable de festival Gay et Lesbien qui regrettait l'absence d'esprit de compétition. Et je pense justement avoir capté un univers où la compétition existe mais où prime tout d'abord l'esprit de communauté et de solidarité. La compétition n'est qu'un prétexte à se retrouver. Et c'est cela que j'ai choisi de retenir. 

La victoire des garçons à la fin du film ne m'intéressait même pas ! Et c'est pour cela qu'elle se réduit à une simple séquence. Pour moi les enjeux de mon film se situent bien ailleurs. De fait, dans une première version cette séquence n'existait pas. 

L'esprit de compétition n'est pas très développé chez moi de toute façon. Je n'ai pas besoin de cela pour m'affirmer. Et je pense que le trio du film a le même point de vue. L’important pour eux est de participer, et de se dépasser soi-même avec l'aide et le soutien de leur coach Gigi. Même homos ils peuvent se dépasser ! Physiquement.

Et de toute façon, c'est l'esprit qui règne dans ces clubs Gays et Lesbiens comme le club du Paris Aquatique. Il y a existence d'un esprit de compétition mais dans le seul but de se retrouver, de se rapprocher de l'autre, de se confronter à l'autre (aux genres, aux physiques etc.), de voir autrui se dépasser, de se réaliser ! J’ai vu aussi beaucoup d'amour. Gigi véhicule bien ce point de vue. Elle entraîne et pousse les garçons à aller plus loin pour se dépasser mais tout cela avec beaucoup d'affection. C'est ce que j'ai trouvé dans ce club du Paris Aquatique et chez ses membres.

 

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Le corps peut être vécu comme une prison. Ces garçons essaient-ils de s'en libérer par cette mise en mouvement frénétique et permanente ? 

Dans Les Garçons de la Piscine, je montre en effet des corps qui se sont libérés déjà de la tension sociale qui peut exister autour des homos. Dans ce film j'ai choisi de montrer des garçons qui se sont épanouis grâce à une activité sportive. Néanmoins j'ai voulu à travers l'élément subaquatique faire ressentir plus un sentiment de plénitude que de frénésie. Certes le ballet final peut apparaître frénétique de par la performance physique des garçons. J’aurai pu ralentir les mouvements au montage mais cela n'aurait eu aucun sens à ce moment final du film. J’ai préféré ne pas modifier la cadence ! Cela me rappelle le commentaire d'un spectateur qui après avoir vu Dialogus Corporis (Les Garçons de la plage) m'avait défini comme le David Hamilton Gay !

 

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Te méfies-tu des mots ? Le film parle du corps qui parle au corps. Les images, très belles et réellement incarnées par le charisme des trois acteurs ne laissent aucun répit aux stimuli physiologiques. N'y a t'-il pas paradoxalement une perte de sens d'un point de vue de l'intellect ? Ou au contraire une liberté totale d'interprétation ?

Mon cinéma est avant tout Image. Il s'appuie sur la force des images. Et surtout sur mes expériences avec les jeunes de la rue, et d’autres personnes en grande difficulté comme les handicapés, les primo-arrivants etc. C'est un cinéma qui s'adresse au sens avant de s'adresser à l'intellect pour toucher au plus profond de l'être et surtout parler au plus grand nombre, même aux personnes analphabètes.

Et donc, pour répondre à tes questions, je ne me méfie pas des mots mais je me méfie beaucoup du verbe et m'ennuie beaucoup face à un film qui se construit autour de la puissance du verbe comme savent si bien le faire beaucoup de réalisateurs français. 

Il est parfois déroutant de lire mes films, surtout pour un spectateur occidental ; il va chercher l'histoire classique de construction aristotélicienne, le début pour s'accrocher au milieu et s'évacuer avec la fin. On dirait vraiment le processus de digestion d'un aliment. De la consommation quoi !

Je préfère en effet prendre le risque à travers une construction qui peut parfois être déroutante et très personnelle d'une certaine liberté d'interprétation ce qui demande au spectateur un peu plus de concentration.

 

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Le postulat de départ (et de commande) est de militer pour une parité dans la pratique de la nage synchronisée. Imposer au public et aux instances décisionnelles l'idée que les hommes aient leur place dans les clubs et les compétitions. Cela t'a donné la possibilité de filmer ces trois nageurs au plus près afin de militer auprès d'eux et de leur entraîneuse qui se bat pour cette parité. 

Les garçons sont filmés au corps à corps. De Gigi on voit surtout le visage. Son regard, ses mimiques, et souvent en plan très rapproché. Paradoxalement ce personnage féminin devient quasiment principal dans ton film. Filmé avec un regard particulièrement attentif et qui la rend troublante d'humanité. 

Te sentirais-tu capable et surtout l'envie de faire un film avec comme personnage principal une femme ?

C'est ce que laisse à penser la façon dont ta caméra caresse non pas le corps mais le sourire et le visage de Gigi. Dans Allah est grand, autre film très engagé mais sur un tout autre niveau, le corps féminin est filmé dans son ensemble, comme une entité globale, comme une représentation de la femme pour débattre de sa place dans certaines sociétés. Ici il s'agit davantage de donner corps à un être nommé, à un personnage. La démarche n'est pas la même, et pourtant on sent comme dans Allah, un genre de pudeur extrême quand à la représentation du féminin. De l'homme tu captes la sensualité, la plastique, la parade (comme dans Les Garçons de la plage) tandis qu'à travers tes personnages féminins transparaît davantage une réflexion politique et culturelle.

Le corps de la femme est un corps que je connais beaucoup moins bien que le corps masculin. Parce que je suis tout simplement un homme (mais là je pense ne rien t'apprendre !) Je n'ai aucune difficulté et aucune pudeur à filmer des corps d'hommes car c'est aussi moi et c'est aussi de moi que je souhaite parler. Et c'est aussi sur mon statut d'homme que je m'interroge et sa place dans la société. Je connais beaucoup moins les problématiques des corps de femmes et je pense leur laisser le soin de s'exprimer elles-mêmes. J'ai peur aussi si je filme un corps de femme de donner un point de vue typiquement masculin. Néanmoins je suis angoissé quand l'intégrité du corps des femmes est mise en danger et je peux alors aussi prendre la liberté de m'exprimer sur le sujet comme à travers la conjuration cinématographique Allah est grand.

Dans mon imaginaire, la femme tient une place très particulière. Dominante, guerrière, politique et maternelle – je dis « la femme » au risque de déplaire aux féministes radicales qui préféreront l'utilisation de « les femmes » – ainsi, Bertille Mercier qui interprète « la femme » dans Allah est grand et qui mène le combat et résiste aux radicaux islamistes prônant le port du voile. Malgré les assauts extrémistes argentiques répétés, Bertille résiste et va même nous esquisser un sourire de connivence, à la toute fin de l'œuvre, pour nous rassurer sur ses capacités à résister. Quelque part ce regard subjectif à la caméra s'adresse aussi directement à moi, le filmeur, et rappelle à tous la position que j'ai dans cette œuvre.

Dans Les Garçons de la piscine, Gigi (Isabelle Girault) est aussi une guerrière. Elle combat pour que l'homme soit reconnu dans une pratique exclusivement féminine. Elle est pour moi sur un plan analytique, la déesse mère. D'ailleurs, l'espace principal qu'occupent le trio des garçons, la piscine, est un espace que l'on pourrait qualifier d'utérin.

La femme est donc plus forte que l'homme dans mon imaginaire. Elle canalise aussi les énergies destructrices et semble plus apte à gérer les affaires politiques que l'homme. Elle fait du bien aussi et apparaît comme la garante de la bonne transmission de la mémoire comme dans Bouche-à-bouche avec Ginette Garcin.

L'homme apparaît beaucoup plus fragile dans mon œuvre. II est aussi à mon image. Et si j'y regarde de plus prêt, je m'aperçois que les symboles féminins y foisonnent.

 

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Ce regard sur l'entraîneuse donne au film une dimension qui va largement au-delà de la question de l'orientation sexuelle. Avais-tu une difficulté particulière ou au contraire un réel plaisir à passer ainsi d'une caméra dirigée quasi obsessionnellement sur les corps des garçons, à cet angle beaucoup plus pudique et tendre quand il s'agit de Gigi ?

J'ai été séduit et touché par le rapport entre le trio de garçons et Gigi. Et ce fut un réel plaisir que de tenter de le capter pour en garder une trace. Au montage, j'ai du lisser cet aspect de peur de caricaturer leur rapport affectif très fort mais très sain dans le réel. Gigi et le trio forment un tout, unis et indissociable tout en étant chacun a sa place et chacun joue son rôle naturellement et spontanément.

Et il est évident que je ne pouvais donc pas filmer les garçons comme je filmais Gigi. Pour chaque sujet filmé j'ai bien pensé le point de vue que je proposerais.

 


Es-tu sensible au travail d'une femme sur les corps masculin, comme celui de Claire Denis dans le film Beau travail ? Quelles sont tes inspirations principales sur le sujet de la représentation des corps ? Cinéma ? Danse ?

Oui bien entendu. Et là encore ce sont des femmes qui ont inspirées et nourrit mon travail. De Claire Denis à Nathalie Larquet, chorégraphe. J'ai aussi revu les Dieux du Stade (Olympia) de Leni Riefenstahl pour ses ambiances quasi mythologiques et son travail expérimental pour exalter "plastiquement" la virilité et la force, notamment à travers la beauté du corps masculin athlétique.

 

Lire la suite de cette interview demain sur le blog Les Toiles Roses

 

Les Garçons de la Piscine (juin 2009)

Un film documentaire réalisé par LOUIS DUPONT

Produit par Acis productions. Coproduction Epicentre films

Pin'up boys :

http://dvdpinupboys.blogspot.com/

Bouche-à-bouche :

http://www.artevod.com/programDetails.do?emissionId=2207

Memosium :

http://www.myspace.com/memosium

DVD Les Garçons de la piscine :

http://www.adventice.com/store/detail/46180/les-garcons-de-la-piscine.html

Page Louis Dupont sur Myspace

http://www.myspace.com/louisdupont

TO BE CONTINUED…


1. DE L’AGRUME À L’AGITATRICE…

 

 

Marie Fritsch

 

« Personne ne fera de moi ce que je ne suis pas

Tant pis si cela ne vous plaît pas

Les clichés glissent sur moi

Moi je suis une fille, une folle, un garçon

Je suis sur le fil, caméléon... »

 

23 ans après Mylène et son « Sans contrefaçons », Natacha Lejeune reprend le flambeau et vous parle de Marie. Elle traverse les  miroirs et les genres avec la même aisance…

 


Dans une petite ville de province, nous étions un cercle étroit d'amis, tous fondus de cinéma, littérature et musique. Nos années sauvages, le fanzine, existait déjà ; j'étais la seule fille, et tous ces charmants garçons attendaient de moi que j'excite un peu le lectorat masculin en mal de fantasmes. L'invitation n'était pas exactement idéale, mais la plume me chatouillait, j'ai alors accepté. Ce qu'ils ne savaient pas encore, c'est que sous le joli pseudo de l'Agrume (UN ou UNE agrume ?) se cachait une inconditionnelle des dessins érotiques du Livre blanc de Jean Cocteau, gravement perturbée à 12 ans par la lecture de La Ville dont le prince est un enfant de Montherlant, touchée en plein cœur à 18 par le film de Genet Un Chant d'amour, affolée par les chemises de Patti Smith et fan invétérée de Morrissey. Non, juste une fille l'air un peu rock et paumée comme il se doit de l'être à l'aube des années 2000...

 


Premier article : une longue et lyrique déclaration d'amour à l'actrice Laura Smet dans le film Les Corps impatients de Xavier Giannoli, cette histoire de triolisme sur fond de mort annoncée. État des liens du fait d'un corps défunt. Passe encore, puisque Paul baise Ninon sous les yeux de Charlotte, et que la machine à fantasmes se met en route toujours, bref mission accomplie. Ce n'est qu'un hasard, finalement ce film a touché un large public malgré son sujet, exacerbation du charnel face à la mort, pulsions qui transcendent les genres et les liens préétablis.

 


Suivra un papier sur Tiresia, film audacieux de Bertrand Bonello, magnifique partition pour une symphonie des corps, tout à la fois profane mystique et rock'n roll. Des putes travesties du bois de Boulogne, seins gonflés à bloc, cuir et vinyle, on passe aux paroles christiques prononcées lors d'un baptême à la campagne, loin des simulacres. Le sang, les martyrs, le désir et le sacré, Pier Paolo Pasolini n'est pas loin. Tiresia est une pute du Brésil, transsexuelle, et qui scande avec candeur cette ritournelle : « Bientôt je serai dans mon jardin de roses, des roses avec des épines. Des fausses odeurs, bien meilleures que les vraies. L'original est vulgaire, à cause de son passé. La copie est parfaite ». Un peu plus loin, on la/le voit parler à un hérisson. Tout en tendresse et respect pour la petite bête, elle/il lui dit : « Qu'as-tu fais aujourd'hui ? Tu as fais le hérisson ? » Pour Tiresia, l'identité n'est pas naturelle mais culturelle, elle réside dans la transformation. À ce stade tout est dit. Le réalisateur insuffle aux images un érotisme trouble et montre la beauté d'un corps transcendant la dualité homme/femme. Un film important, qui aborde autant la problématique médicale (le corps de Tiresia, soudain privé d'hormones et qui échoue à séduire Terranova, son geôlier amoureux) que celle de la souffrance psychologique et du positionnement identitaire du transsexuel. « C'est vrai qu'on a quelque chose de plus, c'est une grande joie mais c'est une fête désespérée », dit Tiresia.

 


Verdict pour l'Agrume, mes jolis garçons menacent de m'évincer si je persiste à embrouiller le lecteur. Ils plaisantent bien sûr…

Troisième, quatrième et cinquième articles... Le film Son frère de Patrice Chéreau, notre frère à tous. Le Dictionnaire des Cultures Gays et Lesbiennes chez Larousse sous la direction de Didier Eribon. Et enfin le Dictionnaire de l'homophobie, sortie parallèlement aux PUF, remarquablement écrit par Louis Georges Tin (que certains d'entre vous connaissent bien par ici). Je conclue mes articles par un vœu pieux, souhaitant que ces deux magnifiques opus ne soient que prolégomènes à d'autres œuvres d'intérêt public et à de nouvelles passerelles vers une mixité du genre et des idées. Arguant du fait que je travaille dans une librairie consacrée aux sciences humaines, mes co-gribouilleurs se montrent compréhensifs, à condition que je revienne vite vers des chemins plus festifs. On m'attend au tournant ; les réunions de rédaction sont quelque peu houleuses mais finissent bien.

 


Sixième et dernier article, les romans de Dennis Cooper. Menacé de mort par l'association Queer Nation, l'auteur américain déclenche raz-de-marée et tempêtes médiatiques à chaque nouvelle parution. Même le milieu gay (bien pensant, ça existe) le voue aux gémonies sans hésitation. Pédophilie, viol, snuff movies et fist fucking sur fond de culture post punk, le sexe est abordé sous toutes ses formes, y compris les plus abjectes. Les adolescents sont soumis à la violence adulte et ne se défendent pas des atrocités subies. La libido est synonyme de confusion, voire de mort. Pourquoi une telle violence ? Dennis Cooper ne recule devant aucun tabou, jusqu'à montrer l'homme dans ses retranchements les plus saisissants. Totalement impopulaires, les romans de Cooper nous parlent pourtant du désir homosexuel à l'adolescence dans ce qu'il a de plus monstrueux face au puritanisme des familles, et aussi de la culpabilité, du fantasme et de toute cette confusion qui mal digérée peut mener à l'irrémédiable. Larry Clark a abordé le sujet dans Ken Park, Gus Van Sant dans Elephant, mais Cooper va plus loin, et l'absence d'images donne au lecteur la possibilité d'être acteur de ce qui se dit, jusqu'aux entrailles de la conscience.

 


Le fanzine est au bord de la censure. Par le plus heureux des hasards, c'est le moment que l'Agrume choisit pour abandonner son pseudo et s'envoler vers la capitale, dans l'espoir d'y trouver jolis feuillets où épancher ses coups de cœurs arc-en-ciel et surtout un public un peu plus demandeur, avec qui partager cette culture qui l'agite depuis toujours et qui ne fait pas que des adeptes.

Aujourd'hui, je suis libraire dans une grande enseigne de « produits culturels » (il faudra qu'on m'explique un jour ce que signifie cette formule antagoniste tout droit sortie des écoles de commerce), et croyez-moi, même très très passionnée, il y a des jours où les bras m'en tombent. « Vos livres, ils sont classés par lettres recommandées ? », « Vous avez Boule de Snif ? », « Vous êtes une caisse ? Non ? Et vous servez à quoi ? », « Comment ? Vous n'avez pas lu le dernier Marc Levy ? Musso non plus ? Et vous êtes libraire ? », etc. Alors soit les clients (parce qu'à ce niveau-là, on ne peut décemment pas les appeler des lecteurs) sont définitivement perdus dans les limbes de la bêtise, soit je suis devenue complètement snob. Après 15 ans de métier, allez savoir... Ai-je besoin de préciser que toutes ces petites scènes se passent en banlieue ? Oui, au risque de tomber dans les lieux communs de la gâchette facile, cela a son importance pour ce qui va suivre.

Dans la librairie où je travaille, il n'y a pas de rayon gay et lesbien. Un jour, peu de temps après mes débuts par ici, une charmante jeune femme me demande si j'ai dans mes rayons des bandes dessinées « pour les filles ». Heureusement, voilà dix minutes que je l'observe vaguement tout en gérant mille et une choses, avec cette question qui me chatouille les yeux : Va-t-elle demander ? Va-t-elle oser ? Ce genre de rayon n'est pas systématique même dans ce qu'on appelle communément une bonne librairie. Les lecteurs concernés se rendent le plus souvent dans les enseignes spécialisées, bien trop rares à Paris et totalement inexistantes en province. La concentration de librairies gay et lesbienne dans une ville est à peu près proportionnelle à celle de ses bars du même acabit. Il ne reste plus qu'à nos ami(e)s les dessous de table ou autres placards (!) à livres disséminés ici ou là, à peine visibles. Ou à espérer tomber sur un(e) libraire « de la famille ». Ma cliente, la petite trentaine, a ce style gentiment androgyne et le regard qu'elle me lance est suffisamment explicite, mi timide mi frontal – bref très féminin–, pour que je n'ai plus aucun doute sur la nature de la littérature recherchée. Je lui demande alors sans détours : « Pour les filles qui aiment les filles ? » Oui. Elle rougit légèrement et je me dis que le plus difficile est passé. Quelques coups de cœur plus tard (littéraires les coups de cœur, précisons...), et la voilà repartie avec sous son bras quelques moments de lecture qui j'espère combleront ses attentes. Espérance confirmée, elle reviendra un mois plus tard pour acheter les mêmes livres à offrir. Je repense alors avec amertume à ces articles perdus, perdus pour les gens qui les ont lus, perdus pour les auteurs qui y sont cités.

La question, ou plutôt la ritournelle, se pose de savoir s’il s'agit d'aller chercher le public ou d'attendre qu'il vienne à soi. Trouvant la question pertinente en tant qu'« agitateur culturel », je décide d'en parler à ma responsable, sur la pointe des pieds quand même.

— Dis-moi, D., j'aimerais bien créer un rayon gay et lesbien, qu'en penses-tu ?

— Pour quoi faire ? Pfff, on n’a pas le public et on ne l'aura jamais, on n’est pas à Paris ma chérie, laisse tomber.

Bon. Ce sera donc toujours dans l'ombre, et sous le gilet, que je conseillerai du Dennis Cooper, Le Choix de Juliette ou Colm Toibin. Heureusement, il y a les Chroniques de San Francisco pour mettre tout le monde d'accord (sic).

 


À moins que...

Samedi 9 heures, devant un public disséminé et armé de quelques croissants à tremper dans un café douteux, nous sommes quatre libraires à batailler pour obtenir toute l'attention de nos futurs acheteurs... J'ai en main les trois romans dont je vais parler, ne sachant pas par lequel commencer, réalisant avec stupeur qu'il s'agit de trois histoires mettant en scène des gouines et des pédés. Je voudrais disparaître sous la table du petit-déjeuner, non pas que je n'assume pas vis-à-vis du public, mais ce sont plutôt mes collègues... Déjà que le jour où a été émise l'idée de cette rencontre, je me suis tiré une balle dans le pied, là il ne va plus me rester grand chose.

En effet, le « vous proposerez des ouvrages sur un thème léger, des lectures d'été » ne m'inspirant pas, je me suis amusée à extraire le moins pire du rayon littérature érotique et à en faire une sélection quelque peu salée. Comme lectures de vacances, ça me semblait pas mal. Forte de cette initiative, je la soumets à la direction.

— Mais pourquoi tu veux absolument te mettre à poil ? C'est bon, tout le monde te connaît (!?), tu peux pas faire un truc plus classique ? Et il y aura des enfants...

Mon collègue présente bien un livre sur les prouts célèbres, mais moi je ne peux parler qu’adulte aux adultes. Franchement vexée, mais sans chercher à comprendre, je baisse les bras pour l'originalité et décide de parler des trois derniers romans que j'ai lu et aimé, lecture estivale ou non. Étrangement, je note que tous trois sont publiés par les éditions de l'Olivier, traduits de l'américain, mais c'est tout.

9 h 35, après les prouts et Jean Teulé, c'est à moi. Je commence par Je suis très à cheval sur les principes de David Sedaris, pédé parmi les pédés et qui raconte comment son compagnon de toujours lui perce un furoncle sur le cul avec amour. Je m'en sors pas trop mal, l'auteur aux multiples facettes recelant un véritable talent de comédie, le public semble conquis. Susanna Moore maintenant, Adieu, ma grande, ou de l'univers carcéral au féminin. La violence imposée ou subie par les femmes sous le regard mi horrifié mi fasciné du personnel pénitentiaire, et j'en passe sur les multiples relations sexuelles entre détenues, qu'elles soient consenties ou non. Mon lectorat est toujours là, l'œil vif du week-end qui commence. Enchaînons. Andrew Sean Greer, L'Histoire d'un mariage, peut-être le plus évident des trois. Encore qu'il s'agisse tout de même d'une histoire de triolisme amoureux dans le  San Francisco des années 50, bien avant les susnommées Chroniques et les événements de Stonewall. Une femme trompée par son époux et l'amant de ce dernier revenant chercher son dû. Ségrégation raciale, descente de flics dans les bars homos, tout y est, et mon public suit toujours. Et je vends les trois romans. Mais à aucun moment je n'ai prononcé le mot « gay » ou « lesbien »... Ni « cul » ni « chatte ».

 


Et moi, chers ami(e)s, je me suis mise à poil, bien plus franchement que dans ma première idée. Sans perte ni fracas. Première petite victoire, j'ai enlevé le haut… le reste au prochain épisode.

 

TO BE CONTINUED…

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