« “Culture homosexuelle” signifie aussi : mémoire des souffrances endurées, mémoire de la persécution subie par les
homosexuels. » Dominique Fernandez, Le Rapt de Ganymède, 1989.
« Ce qui ne peut se dire s’exprime par des actes. À chaque étape de la vie, l’hostilité des autres se retourne contre soi. Une
tentative de suicide peut être, hélas, une façon d’effectuer son coming out : pouvoir enfin “en parler”, à papa et à maman, le corps bardé de perfusions, dans l’anonymat d’un service de
réanimation. » Serge Hefez, préface d’Homosexualités & suicide, études, témoignages et analyses, d’Éric verdier et Jean-Marie Firdion, 2003.
« L’élan reproducteur de l’âme, étant dans l’ignorance, ne distingue pas entre les sexes [et est] naturellement excité à la copulation
dès lors que nous trouvons qu’un corps est beau. » Marsile Ficin, Commentaire sur Le Banquet de Platon, De l’amour, 1468.
Un exemple de sous-titres anglais bien meilleurs que la version française :-)
Dernièrement, j'ai regardé un épisode de la série Esprits Criminels (Criminal Minds) avec ma famille. Il était en version
originale sous-titrée français (VOSTF) et mon père a commencé à se plaindre qu'il ne pourrait pas dormir en suivant (comme il le fait souvent). Avec mon petit frère, nous avons répondu que ça
n'enlèverait rien à la série, et que ça nous ferait du bien de réviser notre anglais (il nous arrive d'être plutôt convaincants). Une fois l'épisode lancé, mon papa a rouspété que les sous-titres
défilaient trop vite et qu'il n'avait pas le temps de tout lire. Mon frère et moi avons vraiment apprécié et comme à chaque fois, on a finit par se moquer de la version française. L'idée d'écrire
cet article découle de cette soirée, mémorable et instructive.
Donc, voici les raisons pour lesquelles je suis persuadée que la version originale sous-titrée est plus intéressante que toutes les versions
françaises possibles et imaginables, aussi réussies soient-elles.
Avant de commencer, je vous épargne l'argument des profs et de tout pédagogue qui vous fera remarquer que c'est très bon pour votre culture
linguistique. Même si c'est un excellent argument, je ne vous mentirez pas en vous affirmant que vous allez parler anglais du jour au lendemain, seulement parce que vous adorez South Of Nowhere. Par contre, ça risque fort d'élargir votre répertoire de gros mots. Ce sont les premières choses que
l'on retient en général et il faut dire que les « fuck » et « shit », répétés à tour de bras, ont tendance à très bien se retenir. Avec l'accent je vous pris.
Premier argument et non des moindres. La fidélité des dialogues et du contenu. Exemple Tara dans Buffy contre les Vampires qui dit à Willow. « I am, you know. Yours », traduit en
version française par « Je le suis, des vôtres. » alors que le sous-titre tient compte du contexte et de la signification première en écrivant « Je le suis. À toi ». Ça a
l'air de rien ? Mais ça dénature tout le texte et l'histoire !!! Argument simple mais qui a tout son poids. Combien de dialogues ont été dénaturés par la version française ? Des
déclarations trop osées ou politiquement incorrectes atténuées et enjolivées ou complètement transformées. Xena, à ce
titre, reste la série ayant le plus souffert d'une politique de censure extrême ayant permis de faire disparaître la plupart des sous textes (subtexts) de la version française. Parce que oui, je
le dis et je le maintiens, la version française reste un très bon moyen de censurer ce que le PAF (Paysage Audiovisuel Français) ne trouve pas politiquement correct.
Deuxième argument qui rejoint le premier, la synchronisation. C'est sympa de voir que les mouvements des lèvres des acteurs correspondent aux
dialogues. Pour faire coller ces dits mouvements, la version française tend à rajouter des mots ou a en enlever. C'est dommage. Et puis ça a quelque chose de très gratifiant de regarder un acteur
bouger les lèvres sans prononcer de son et de savoir quel gros mot il vient de dire…
Troisième argument. Les voix et les personnages. Un acteur a sa propre voix. Je sais que cette phrase semble nulle mais elle est réellement
cruciale. Vous assimilez très rapidement un personnage à une voix. Un exemple courant, Bruce Willis et sa doublure voix française. Une voix, un visage. Quand le doubleur a changé pour le film
Incassable, ce n'était plus le Bruce Willis que l'on connaît. Ça ne collait plus.
J'ai découvert Six Feet Under en version originale
sous-titrée. Je n'ai jamais pu regarder la série en version française tant les voix me semblaient mal choisies. Elles ne correspondaient pas aux acteurs et aux personnages. L'erreur flagrante de
The L-Word, que je ne pourrai jamais suivre en version française, est d'avoir repris des voix que nous
connaissons tous. Virginie Ledieu, qui est la voix française officielle d'Alyson Hannigan, double Tina Kennard. Vous y croyez ? Pareil pour Danièle Douet, qui doublait Helen Hunt dans le
rôle d'Amie Buckman pour la série Dingue de Toi, et se retrouve à faire la voix de Bette (Jennifer Beals). Et Erin Daniels, doublée par Laurence Dourlens, qui est déjà la voix française
de Sara Sidle dans Les Experts, de Billie dans Fastlane et Sidney dans Sidney Fox. Vous suivez ? Des
voix trop connues qui nuisent à la crédibilité des personnages…
Quatrième argument ou réponse à ceux qui disent que ça fatigue de lire. On n'est pas des larves ou pour reprendre la superbe métaphore de l'un
de mes profs lorsque j'étais en terminale, des méduses échouées sur une plage, flasques, visqueuses, inutiles et mortes. Quand on regarde la télévision, on peut être acteur, réceptif et critique.
On peut tout simplement être attentif (sauf devant Derrick).
Et si ça va trop vite, ben on s'entraîne en regardant plusieurs épisodes. L'entraînement est nécessaire dans tous les domaines et
l'entraînement vient de la pratique régulière. Verdict : un à deux épisodes par semaine, concentré sur le texte et ça vient tout seul.
En conclusion, si vous voulez vraiment découvrir une série ou un film dans sa réalité et son intégralité, il n'y a rien de mieux que la version
originale sous-titrée. Pas de censure, pas de dénaturation, pas de déclarations ou de dialogues supprimés, juste ce que vous voulez voir. C'est tout.
« Ce virus [le Sida] a eu le génie de s’attaquer à ceux qui ont transformé la physiologie de la reproduction en plaisirs frelatés. […]
En cette période où tout ce qui est contre la morale, est admiré, ce virus savait où frapper. » Professeur Albert German, président de l’Académie de pharmacie, Bulletin de l’Ordre
des pharmaciens, avril-juin 1991.
« Le Parlement européen demande une fois encore aux États membres d’abolir toute forme de discrimination – législative ou de facto –
dont sont encore victimes les homosexuels, notamment en matière de droit au mariage et d’adoption d’enfants ; recommande aux États membres, d’une manière générale, de reconnaître les
relations qui ne sont pas fondées sur le mariage – tant entre personnes de sexes différents qu’entre personnes de même sexe – et de donner à ces personnes des droits identiques à ceux qui sont
reconnus aux personnes mariées. » Parlement européen, résolution A5-0281/2003, 4 septembre 2003.
« À partir du moment où le film illustre l’horreur de ce genre de vie [l’homosexualité], un tel thème peut être considéré comme moral
bien qu’il traite de perversion sexuelle. » Avis de la commission de censure américaine émis à propos du film Soudain, l’été dernier de Joseph L. Mankiewicz
(1959).
C'est soit un épisode d'ATWT, soit un long clip prônant l'abstinence, cependant sponsorisé par un test de dépistage des infections
vaginales... Délicieux.
Grande nouveauté : ATWT est désormais également tourné en extérieur, et nous découvrons la fameuse mare (qui ressemble plus à un petit lac, mais bon... c'est l'inconvénient de traduire à
l'aveuglette !).
[ATWT appartient à PGP]
Tiens, la revoilà, la vieille polémique vie privée/vie publique, tellement éculée qu’on la croyait morte et enterrée. Eh non. il m’a suffi,
avant les vacances, d’évoquer dans ce billet l’homosexualité enfin avérée de Françoise Sagan telle que le récent film de Diane Kurys la montre, pour la faire resurgir, sur ce blog (le 29 juin 2008) et surLes Toiles Roses(hier), sous la plume toujours alertement polémique de
Bernard Alapetite. « Vie privée ! », s’écrie-t-il quand j’exprime ma satisfaction de voir enfin levé le tabou sur les véritables penchants sentimentaux et sexuels de la romancière,
et le plaisir de la voir enfin intégrée à notre mémoire collective. Vie privée, vraiment ? Hypocrisie plutôt, tant plein d’autres éléments de la soi-disant vie privée de Sagan s’étalaient
sur la place publique : son éphémère mariage avec Guy Schoeller, ses soucis avec son fils, ses histoires de drogue, ses problèmes avec le fisc, et on en passe. Dans ce capharnaüm permanent
qu’était la vie de Sagan, seules ses histoires d’amour avec des femmes (et pas des passades hein, pas des coups d’un soir : des histoires au long cours, 5, 10, 15 ans, fondamentales dans son
existence !) restaient discrètes, secrètes, inavouables. Vie privée, cher Bernard, cette façon de ne pas dire pour Sagan, de ne pas en parler pour les journalistes et biographes ?
Allons donc. Un mensonge public plutôt, dont le sens est clair : une manière de maintenir sur l’homosexualité le vieux manteau d’opprobre public dont on l’a si longtemps vêtue.
Ne pas évoquer l’homosexualité de Sagan, c’est ne pas parler en classes de la liaison Rimbaud-Verlaine alors qu’on évoque les maîtresses de
Baudelaire, c’est passer sous silence les penchants d’Alexandre le Grand tout en célébrant les noces de Napoléon, c’est ricaner des mignons d’Henri III et saluer les maîtresses de Louis XIV,
c’est maintenir la hiérarchie entre les sexualités : celle, honorable et enviable des hétéros célèbres, et celle, honteuse et délétère, des homosexuels. À l’heure où l’enjeu de l’éducation
dans la lutte contre l’homophobie et dans la reconnaissance de l’homosexualité est enfin à l’ordre du jour (et donc la question des modèles pour les plus jeunes d’entre nous), se réfugier
derrière le paravent défraîchi de la « vie privée » n’est tout bonnement plus possible.
Pour autant, il est important de ne pas confondre. Cette exigence, ce besoin de vérité et de transparence a forcément des limites, et la vie
privée n’est pas une notion obsolète : elle n’est simplement pas nichée là où d’aucuns voudraient la voir. Savoir que Sagan préférait les femmes, ou que Marlon Brando était bisexuel et
avait, simultanément, des aventures innombrables avec toutes les stars et starlettes féminines d’Hollywood et d’ailleurs (ce qu’on savait), et avec autant d’hommes (ce qu’on ignorait), ne peut
relever de cette question tant ce serait reconnaître qu’il y a deux poids-deux mesures dans la façon dont on juge ces liaisons. À l’inverse, tout savoir de la sexualité débridée du sublime
interprète d’Un tramway nommé Désir (la taille de sa bite, les positions qu’il prenait avec ses divers partenaires, son habitude de se faire tailler des pipes par des hommes qu’il
admirait ou dont il espérait un service, ses commentaires sur les performances de ses amant(e)s…) tout cela dont se repaît un livre insensé qu’un éditeur français inconséquent vient de mettre sur
le marché (1), n’est évidemment pas du même acabit et relève en droite ligne de cette bonne vieille vie privée.
Compilation de ragots, de témoignages de seconde main, ramassis hallucinant d’anecdotes dignes de la pire presse trash, Marlon Brando, les
derniers secrets ne ressemble à rien de connu dans l’édition française, « ouvrage » tellement extravagant dans sa manière d’étaler sans retenue aux yeux du monde les turpitudes et
déviances de Brando & Co, qu’il sidère et rend accro. Je me suis ainsi surpris cet été à ne pas décrocher de ces 700 pages de mauvais goût, et à en lire à tous ceux que je croisais des
passages tant je n’en revenais pas que ce type de livres existe, saisi dans ce paradoxe qui veut qu’on puisse en même temps se délecter d’Arte et se précipiter sur Closer sur la table du
salon d’une copine coiffeuse pour savoir qui couche avec qui. Ici, à chaque page, sa « révélation » peu reluisante sur le monde des étoiles : Joan Crawford avait une « haleine
de poivrasse » ; Brando couchait en parallèle avec James Dean et la fiancée de celui-ci, Pier Angeli ; à Paris, Marlon avait deux amants (Daniel Gélin et Christian Marquand) et
participait à des trios sexuels avec Roger Vadim et des jeunes femmes ; Hedy Lamarr, la belle actrice de Samson et Dalila, avait le plus grand nombre d’orgasmes parmi les stars
hollywoodiennes, alors que Veronika Lake était une partouzeuse émérite ; Marlene Dietrich faisait une fellation à ceux qu’elle admirait dès la première rencontre… Marilyn Monroe, Monty
Clift, Rita Moreno, Shelley Winters, Laurence Olivier, Tallulah Bankhead, Mae West, Burt Lancaster, Edith Piaf, etc., ont droit eux aussi à leur lot de détails sordides. C’est cette accumulation
qui fascine ici, cette façon de regarder en fraude derrière le décor et les photos papier-glacé. On sait qu’on flirte avec le néant, avec l’indigne, mais on se laisse glisser, un peu dégoûté,
dans cette pataugeoire.
Qu’y a-t-il de vrai dans ce défouloir ? Quelle est la part de fantasmes de l’auteur, d’aigreur des uns et des autres de ceux qu’il a
interrogés, d’accommodements avec les faits ? Impossible de le savoir et ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est qu’un tel livre franchissant toutes les barrières de la vie privée dans ce
quelle a de vraiment privé (pas le fait que Brando ait été bi, mais qui faisait quoi avec qui ?) puisse être édité. L’auteur et l’éditeur savent bien qu’il y a un problème, et pas un petit,
avec leur bouquin, puisqu’ils l’arrêtent quasiment au début des années 60, là où les éventuels partenaires de tous sexes de Brando, encore vivants, auraient pu, si leur nom avait été cité,
attaquer en justice.
Que faut-il retenir de tout cela, sinon qu’il y a une forme de malhonnêteté intellectuelle à faire l’amalgame, sous le même terme de « vie
privée », entre la sexualité d’un personnage public et sa vie sexuelle intime.
(1) Dawn Porter, Marlon Brando, les derniers secrets, Nouveau Monde Editions.
Les Toiles RosesremercientPowerPodcast.fr, pour son autorisation et les moyens mis à notre disposition pour diffuser
sur votre blog préféré tous les podcasts deGaypodcast.
Cela fait déjà un an que j’ai quitté la France pour le Canada. Aujourd’hui sonne l’heure du bilan.
J’ai de la difficulté à écrire ces lignes, car en ce moment tout n’est pas rose sur la toile de ma vie. Au niveau professionnel, je traverse
une zone de turbulences qui ne fait que conforter ma résolution de quitter le métier que je fais, et ce par n’importe quel moyen. Je vais y revenir.
Commençons par le Canada. M’a-t-on bien accueilli ? Assez bien, je dois en convenir. Les gens sont accueillants et pendant un an, j’ai
entendu régulièrement des « Bienvenue au Canada », « Bienvenue en Aacadie », « Bienvenue à Moncton ». Et toujours des « aimes-tu ça Moncton ? »,
aussi. Comme si les autochtones étaient inquiets de l’impression que leur ville pouvait me faire. Alors je réponds que oui, pour leur faire plaisir. Honnêtement, je ne peux leur répondre non, car
ne serait pas exact. En vérité, mes sentiments sont mitigés.
Certes, la vie ici n’a pas le côté trépidant de Paris. Cependant, sur le plan culturel ils sont très actifs et notamment au niveau musical. Je
vais vous donner un exemple qui vous prouvera que, malgré tout, je ne vis pas dans le trou du cul du monde. Le 28 septembre prochain, Sir Elton John, « Queer Mum », donnera un concert
exceptionnel au Colisée de Moncton. D’autres artistes réputés suivront courant octobre : Alice Cooper, Lenny Kravitz… Cependant les films qui passent dans les deux complexes de cinémas sont
à 99 % américains et le turn-over est tel qu’il faut se dépêcher car ils ne restent pas longtemps à l’affiche. Je viens d’en faire les frais en ayant trop tardé pour voir le 3e épisode
de La Momie qui a déjà disparu des écrans locaux.
Ma maison à Caribouland
La qualité de vie est appréciable. Pour le prix d’un studio ou d’un deux-pièces à Paris, on peut avoir une grande maison avec un jardin. Les
gens ne vivent pas les uns sur les autres. Il y a de l’espace pour circuler. On peut se nourrir sans se ruiner, et même se nourrir correctement, c’est-à-dire, sans courir le risque de devenir
obèse. C’est une question d’éducation ou de culture alimentaire. Sur un plan général, Moncton n’est pas ravitaillé par les corbeaux et l’on peut y trouver (presque) tout ce qu’on veut.
La ville compte plusieurs parcs et terrains de golf, est environnée de nature, et la mer est à moins d’une demi-heure de voiture (à l’échelle
du pays, c’est la porte à côté).
Au négatif, il faut du temps pour s’acclimater, et ce dans tous les sens du terme. J’ai beau avoir deux comptes bancaires et une Mastercard
Platine, les organismes de crédit ont refusé, lors de mon arrivée, de me faire bénéficier de paiements échelonnés pour des achats nécessaires. Le motif : il faut pour cela un
« historique de crédit » d’au moins six mois. La conséquence : avec l’hiver qui n’a pas tardé à surgir et le découragement qui s’ensuivit, j’ai laissé tomber et ma (trop) grande
maison n’est meublée qu’à 20 % (voire moins). Tous les projets d’aménagement que j’avais imaginés sont tombés à l’eau, et l’eau a gelé pendant l’hiver…
De plus, je n’ai pas encore trouvé le temps de faire un tour en la ville de Québec, et si cela continue, je laisserai passer les cérémonies de
son quatrième centenaire sans y avoir mis les pieds. Quelle pitié !
« Un gay ou une lesbienne connaissent ces vocables injurieux avant même d’entrer dans la sexualité et de pouvoir penser qu’ils en sont
ou en seront eux-mêmes la cible potentielle. C’est en grande partie par l’injure […] qu’ils prennent conscience de ce qu’ils sont, et que ce qu’ils sont est précisément ce qu’il ne faut pas être.
Aussi peut-on considérer que la conscience de l’injure est constitutive de la personnalité et de la subjectivité des gays et des lesbiennes. » Didier Éribon, Dictionnaire des
cultures gays et lesbiennes, Larousse 2003.
« J’écris ce livre en partie à cause des mots, pour remplacer les vieux mots qui nous stigmatisaient par de nouveaux qui nous rendront
justice. De “honteuse”, je suis devenu “pédé”. De “pédés”, nous avons accédé, ceux d’entre nous à qui le sentiment de leur dignité n’est pas indifférent, au rang d’“homosexuels”. Plus de quatre
siècles ont été nécessaires pour arriver à ce premier résultat. » Dominique Fernandez, L’Étoile rose, 1978.
« L’homosexualité n’est évidemment pas un avantage, mais il n’y a là rien dont on doive avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un
avilissement, et on ne saurait la qualifier de maladie. […] C’est une grande injustice de persécuter l’homosexualité comme un vice, et c’est une cruauté. » Sigmund Freud, lettre à une
mère américaine, 9 avril 1935.
Avec Sylvie Testud, Pierre Palmade, Lionel Abelanski, Jeanne Balibar, Denis Podalydès, Arielle Dombasle, Samuel
Labarthe, Guillaume Gallienne, Bruno Wolkowitch, Gwendoline Hamon, Silvie Laguna, Alexis Michalik, Margot Abascal, Alexia Stresi et Chantal Neuwirth.Réalisation : Diane Kurys. Scénario : Diane Kurys, Martine Moriconi, Michel Abramowicz, Claire Maréchal. Images : Dominique Levert, Guillaume Bouchateau.
Son : Christian Fontaine. Montage : Sylvie Gadmer. Direction artistique : Maxime Robiere. Casting : Gérard Moulevrier. Costume : Nathalie du Roscoat. Décors : Alexandra Lassen. Musique : Armand
Amar.
Durée : 117mn. Bientôt disponible en VF.
Résumé :
En 1954, Françoise Sagan a 18 ans. Son premier roman, Bonjour tristesse, lui apporte richesse et célébrité. Elle mène une vie légère
et tapageuse, entourée de sa bande d'amis : Chazot, Bernard Franck, Florence Malraux… Le 8 août 1958, au casino de Deauville, elle mise ses derniers jetons sur le 8 et rafle la somme de 8
millions de francs avec laquelle, quelques heures plus tard, elle achète la maison qu'elle a louée pour l'été près d'Honfleur. Sans l'avoir prémédité, elle devient propriétaire et jure que
personne, jamais, ne viendra la déloger de cet endroit. 40 ans plus tard, elle n’est plus que l'invitée des lieux. Le film nous raconte comment la jeune prodige de la littérature a-t-elle
traversé la vie, en mettant en lumière ses amours lesbiens et en particulier sa relation avec Peggy Roche qui semble avoir été l’amour de sa vie, pour se retrouver ruinée et seule.
Sagana tout du film qui me fait courir. On me promettait une toile où l’on
me parlerait whisky, jaguar et littérature, autant de choses qui me réjouissent. Or donc, si l’ on me parla bien de whisky et de belles voitures, ce qui n’est déjà pas si mal, je ne vis dans le
dernier opus de Kurys que bien peu de littérature. La voix off du film, Sylvie Testut, en double de Sagan, transforme la fameuse petite musique de la romancière en un florilège de bons mots qui
font plus penser à du Guitry qu’à la prose de Sagan.
Je voudrais signaler en passant aux amateurs de belles tôles que si Françoise Sagan a bien un grave accident de voiture, c'était conduisant une
Aston Martin et non une Facel Vega, comme on le voit dans le film. C’est Albert Camus qui trouva la mort, en 1960, dans la Facel Vega de son éditeur. Je ne veux pas croire à une erreur de la
cinéaste, mais seulement à une économie sur les accessoires; une Facel Vega étant indéniablement plus facile à trouver en France qu’une Aston Martin...
Je ne reviendrai pas sur la folle ambition qui consiste à résumer une vie et une œuvre (mais ici l’œuvre est passée à la trappe) en deux heures
ou même en trois. Sagan était initialement un téléfilm en deux parties de quatre-vingt-dix minutes, « Un charmant petit monstre » et « Des bleus à l'âme », réalisé
pour France 2. Sagan sera diffusé par France 2 [ce mois-ci ?] dans ce montage de trois heures.
Le film aurait gagné en cursivité et en authenticité si Diane Kurys avait pris la peine (qui serait vite devenue une délectation) de lire ce
chef d’œuvre qu’est le journal de Matthieu Galey, le meilleur portraitiste de la littérature française de la seconde moitié du XXe siècle, dans le droit fil d’un Léon Daudet. Voici comment il
narre l’apparition de la romancière et sa rencontre avec elle : « Lu tout d’une traite le petit et délicieux roman de Mlle Sagan, Bonjour tristesse. D’énormes qualités, mais
attendons la suite: il faut qu’elle écrive son Bal avant de voir en elle un nouveau Radiguet... 3 juin 1954 : Rendez-vous avec Françoise Sagan aux Deux Magots. D’abord j’ai failli
aborder une jeune fille qui n’était pas elle. Timide, j’hésitais, quand elle est arrivée; c’est elle qui m’a identifié. Petite brune, avec deux yeuxs ronds, sombres, elle fait à peine ses
dix-huit ans. Pas de poudre, un peu de rouge à lèvres, des cheveux fous, en frange sur le front. Moins dure et pointue que son livre, mais elle y ressemble par sa grâce et son sérieux d’enfant.
Voix sèche, rapide; elle parle presque “illisible”. Tout le contraire de sa langue, si fraîche et si claire. Elle se dit ulcérée de tout le bruit qu’on fait autour de son nom et trouve la gent
littéraire “assommante et abrutie” à l’exception des auteurs véritables: Sartre par exemple, dont l’intelligence l’a conquise tout de suite; Camus à la rigueur (« Mais vous savez je suis
bonne »), ainsi que Véraldi et surtout Abellio. Ses classiques ? Proust, pour elle la base de toute psychologie, et Benjamin Constant; elle révère Adolphe... C’est une lymphatique,
avec la tête sur les épaules. Très intelligente, elle devrait bien se débrouiller dans la vie, l’air de ne pas y toucher. Somme toute, elle ne m’a point déçu. » (Matthieu Galey,
Journal 1953-1973, page 58, édition Grasset)
C’est un peu cruel de faire figurer ces lignes en regard du travail de Dyane Kurys, tant tout y est mieux et plus justement dit que dans les
deux heures de ce long métrage. Il faut tout de même ajouter que si le film ne parvient jamais à nous camper l’écrivain, il réussit bien à nous montrer toutes les contradictions et les ambiguïtés
de la femme; Sagan, passionnée et lâche, égoïste et généreuse, séductrice et introvertie, imprévisible... La bonne idée de la réalisation est d’avoir instillé constamment de l’humour dans le
film, notamment dans les scènes entre Sagan et Peggy Roche (Jeanne Balibar, remarquable) avec qui elle formait un couple et ici un duo irrésistiblement drôle. L'humour n’a jamais porté aussi bien
son nom de « politesse du désespoir » dont Françoise Sagan semble être l'incarnation.
Par contre, Diane Kurys ne parvient jamais à inscrire son héroïne dans son siècle, dans un contexte, sauf au début de son film où elle capte
bien l’atmosphère des années cinquante. À laisser la grande et petite histoire hors champ, on a le sentiment que Françoise Sagan est le centre du monde et que rien n’existe hors sa petite bande,
présentée ici comme un ramassis de médiocres pique-assiettes. À propos de parasites, je me demande si les assez mauvaises critiques obtenues par le film n’est pas du fait que nos plumitifs
assermentés cinéma, se voyant si bien portraiturés, en ont eu quelques aigreurs ?
Le lit de Sagan était accueillant... Y sont passés, souvent pressés, Peggy Roche, Massimo Gargia, Ava Gardner, Bob Westhoff (le père de son
fils), Juliette Gréco, Guy Schoeller, Annick Geille, Michel Déon, et tant d’autres encore... De la vie sentimentale de Sagan, la cinéaste a mis en exergue surtout ses amours saphiques et en
particulier sa liaison avec Peggy Roche, styliste, ex-mannequin et un temps rédactrice en chef du magazine Elle, qui fut sa compagne de 1976 jusqu’à sa disparition en 1991.
On peut à juste titre considérer que Sagan est un film lesbien. D’ailleurs le public du cinéma multi-salles dans lequel, lors d’une
après midi pluvieuse dans ma chère station balnéaire, j’ai découvert le film ne s’y était pas trompé. Je n’avais jamais vu autant de lesbiennes à La Baule que cette après-midi là.
Ceci dit, je ne suis pas d’accord avec Didier Roth-Bettoni quand il avance que l’on a sciemment caché la bisexualité de la romancière :
« ... L’exemple le plus frappant de ce qui est notre lot commun permanent, cette reconquête d’une mémoire si souvent passée par pertes et profits, se trouve dans le très médiocre film
que Diane Kurys vient de consacrer à une des romancières françaises les plus populaires du siècle, Françoise Sagan. Si on dépasse les très évidentes limites de cette bio filmée, une chose saute
aux yeux qu’on n’aurait jamais soupçonné : c’est que Sagan (incarnée ici par une excellente Sylvie Testud) était indubitablement lesbienne ! Pas juste le temps d’une aventure ou d’une expérience
comme il était de bon ton dans les milieux intellectuels des folles années 60-70, mais vraiment fondamentalement lesbienne, toutes ses histoires d’amour véritables ayant eu des femmes pour
objets. Or qui, à moins peut-être d’être un véritable spécialiste de Sagan (et encore…) avait cela ? Pas moi en tout cas, et pas la plupart des personnes cultivées à qui j’en ai parlé...
Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la vérité (une part d’entre elle en tout cas) sur la si célèbre auteure de Bonjour tristesse a été masquée, de son propre fait ou non d’ailleurs, parce
que cette vérité-là aurait peut-être brouillé le mythe et la popularité de la romancière préférée des Français. Et qu’est-ce que cela signifie pour nous, homosexuels de tous les sexes ? Qu’un pan
de notre histoire nous a été interdit... »
Outre que Didier Roth-Bettoni ne doit pas s’entretenir avec les bonnes
personnes “cultivées”, il est victime du terrorisme de la transparence et de la paranoïa du complot. En quoi savoir que Sagan était plus homosexuelle qu’hétérosexuelle aurait aidé à la
compréhension de son œuvre. Le drame de la romancière est que, justement, sa biographie a toujours fait écran entre le public et ses écrits, qu’elle soit elle-même grandement responsable de la
chose ne change rien au résultat. Didier Roth-Bettoni oublie le droit de toute personne à une vie privée. On retrouve ici la confusion, dont le communautarisme est grand pourvoyeur, entre public
et privé qui fait tant de mal à la civilisation.
Voyons ce que dit sur le sujet Marie-Dominique Lelièvre dans son très bon Sagan à toute allure : « ... Si Françoise aime les
femmes, elle cache ses liaisons qui restent clandestines. Pas d’images amoureuses avec celles qu’elle a aimées ou séduites... Au théâtre ou au casino, elle fait son entrée au bras d’un homme pour
éviter d’être photographiée avec une amie de cœur. La vie amoureuse de Françoise Sagan se conforme au cahier des charges de sa légende et se coule dans les formes que lui impose le mythe... C’est
pourtant avec une femme que Françoise est enterrée au cimetière de Cajarc, s’appartenant enfin: Peggy Roche, un des êtres qui ont le plus compté pour elle. »
Si la cinéaste a le bon goût de ne pas s’attarder sur les amants et amantes de passage de Françoise Sagan, il est tout de même assez ridicule
de ne jamais montrer ne serait-ce qu’un geste de tendresse de son héroïne envers l’élu(e) de son cœur d’un moment, si bien que Françoise Sagan parait plus asexuée que bisexuelle !
Il est toujours périlleux de faire jouer des personnage qui sont encore dans l’œil d’une partie du public par des acteurs. Disons-le d’emblée,
le casting ne démérite pas. On ne redira jamais assez à quel point Sylvie Testud EST Françoise Sagan. Mention spéciale aussi à Jeanne Balibar très convaincante en Peggy Roche mais il est vrai que
je ne savais pas à quoi ressemblait cette dernière. Si, sur le plan du jeu, Pierre Palmade m’a surpris en ami fidèle et désabusé et m’a étonné par sa justesse, cela se gâte quand on sait qu’il
s’agit de Jacques Chazot, qui ne l’oublions pas était certes une folle perdue (une des premières et des dernières à s’assumer comme telle !) mais avant tout un danseur, titre que la mollesse de
Palmade ne peut jamais revendiquer. On se prend à songer alors que le choix de Palmade tient plus sans doute à sa possibilité de se faire inviter facilement dans les innombrables émissions de
télévision de papotage promotionnel qu’à son talent de comédien. Itou pour Arielle Dombasle, beaucoup trop vieille pour le rôle, qui nous ressort son numéro de femme du demi-monde évaporée. Mais
est-ce une composition ?
Alors que dans Sagan à toute vitesse (édition Denoël) Marie-Dominique Lelièvre avait à juste titre fait la part belle à Bernard Frank et à Florence Malraux, les deux plus fidèles amis de Françoise avec
laquelle ils formaient une enfantine triade de la timidité, Diane Kuris fait de l’auteur de Les Rats un pâle pique-assiette et escamote Florence Malraux, aujourd’hui la seule survivante
de la bande à Sagan. De Bernard Frank, Marie-Dominique Lelièvre écrit qu’il tenait du « nounours hirsute, de l’objet transitionnel, plus que de l’amant ». Là encore, pour ce
personnage hors du commun, la cinéaste aurait été bien inspirée de lire le portrait qu’en traçait Matthieu Galey dans son journal : « Bernard Frank, romain, puissant, épais, frisé. Une
sorte de Murat. « Oui, dit il, mais à mon âge, il était déjà maréchal ! » Il vient de terminer un essai sur Drieu, personnage qui le fascine; il y étudie ce qu’il appelle la “panoplie
littéraire” de l’époque. Une parole pressée, bafouillante, assez incertaine, mais la pensée est lucide, d’une intelligente férocité. » Encore une fois, devant le Bernard Frank du film
honnêtement interprété par Lionel Abelanski avec néanmoins un déficit de charisme et de volume, on ne peut que constater que la littérature est absente; de ce fait on ne comprend rien à la
relation entre Frank et Sagan, alors que le carburant de leur amitié était leur passion commune pour la littérature. Ce qu’expliquait très bien l’émission de radio, Une vie, une œuvre
consacrée à Bernard Frank diffusée il y a quelques semaines sur France-Culture. Bernard Frank est l’auteur du terme « Hussard », fausse école littéraire qui menée par l’épée de Nimier
bataillait pour la légèreté contre la pesanteur du roman à thèse. Il est paradoxal que l’on ne rattache jamais Sagan à ce courant...
Toujours pour continuer sur le casting, et la question de la ressemblance physique d’un acteur avec la personne ayant existé qu’il interprète,
question que je ne crois pas dérisoire même si les intellectuels de la critique balaye celle-ci d’un revers de main méprisant, je suis par exemple étonné du choix de Guillaume Gallienne pour le
rôle de Jacques Quoirez, le frère de la romancière. Revenons au journal de Matthieu Galey : « Quoirez, le frère de Sagan, à qui la vie a sculpté une gueule de vieux marin pêcheur
épanoui, jouant l’esthète distancié s’amusant du spectacle du monde... (19 janvier 1980). » Et que voit-on à l’écran ? Un gros garçon un peu folasse au cœur tendre et à la tête sur les
épaules qui m’a fait irrésistiblement penser à Dominique Besnehard jeune. Le talent de Galienne n’est pas en cause, il parvient à imposer son personnage dès sa première apparition. Mais sans
ériger le psychomorphisme en règle d’or, l’aspect d’un être n’est tout de même pas sans incidence sur son comportement quotidien. Diane Kurys a néanmoins fait de nombreux bon choix. Podalydes est
parfait en Guy Schoeller et Chantale Neuwirth poignante en femme de charges, vraiment à tout faire, de la romancière.
Diane Kurys n'a pas connu Françoise Sagan. Elles avaient pourtant failli travailler ensemble. La cinéaste avait proposé à l'écrivain d'écrire
le scénario des Enfants du siècle, sachant qu'elle adorait la correspondance entre George Sand et Alfred de Musset. Mais cela ne s'est finalement pas fait. « J'ai toujours eu
l'impression qu'elle faisait partie de ma vie », explique Diane Kurys. « En lisant les articles qui lui étaient consacrés (...) au moment de son décès, (...) j'ai vu à quel
point sa vie avait été romanesque, intense, riche. (...) Je me suis mise à lire tout ce qu'on avait écrit sur elle, je me suis replongée dans ses romans, j'ai regardé ses interviews, et l'idée de
faire un film sur sa vie ne m'a plus quittée. J'ai voulu la montrer dans son ambiguïté, à la fois proche, humaine et totalement imprévisible. Je n'ai pas cherché à la rendre meilleure qu'elle
n'était, j'ai seulement voulu la rendre vraie, en essayant de m'approcher au plus près. Elle était généreuse, passionnée, passionnante et elle pouvait être un monstre d'égoïsme, elle était lâche
aussi, parfois. Faire le portrait de quelqu'un, c'est aussi faire un portrait de soi-même. »
Pour le tournage, Diane Kurys a tenu à rencontrer certaines personnalités de l'entourage de Françoise Sagan, dont Florence Malraux, Jean-Claude
Brialy ou Régine. Elle a en outre demandé au fils de l'écrivain, Denis Westhoff, d'être le conseiller artistique du film. « C'est la première personne que j'ai appelée quand j'ai eu
l'idée de faire ce film. J'avais besoin de son approbation, de son regard, et de son aide. Il lui ressemble beaucoup, j'étais d'ailleurs très impressionnée à l'idée de le rencontrer. »
Peut-être aurait-elle mieux fait de lire les livres de Françoise Sagan. Mais les cinéastes français lisent-ils ? On peut en douter.
Encore une fois, le cinéma hexagonal ne parvient pas à filmer le travail, pas plus pour un écrivain que pour un plombier. Jamais on ne sent la
romancière habitée par son œuvre comme c’est par exemple le cas dans le Capote de Bennett Miller. Si bien que lorsque la romancière ne parvient plus à écrire, Diane Kurys ne parvient pas
à nous faire partager l’angoisse de son héroïne.
Sylvie Testud raconte également avoir rencontré certains des amis de Françoise Sagan encore en vie, mais en fait ils lui ont compliqué la
tâche. « Le premier la disait timide, le deuxième la qualifiait de séductrice, le troisième voyait en elle une introvertie...chacun se l'était appropriée. » Ce sont finalement
les enregistrements et l'INA qui ont le plus aidé l'actrice.
L'idée de faire tenir le rôle de l'écrivain à Sylvie Testud s'est très vite imposée à la réalisatrice. Il faut dire qu’il faut être aveugle
pour ne pas remarquer la ressemblance physique entre la comédienne et la romancière. Lors d'un déjeuner avec Thierry Taittinger qui revenait de l'enterrement de Françoise Sagan, celui-ci avait
d'ailleurs dit à Diane Kurys que si un film se faisait, il faudrait prendre Sylvie Testud. Un choix que ne regrette absolument pas la cinéaste : « Cela m'a paru une évidence, et c'est
elle que j'avais en tête quand je me suis lancée dans l'aventure. C'est une femme intelligente et courageuse, comme Sagan, et elle écrit elle aussi... Elle a compris le challenge que représentait
le rôle. Elle a aussi un côté "petit soldat" : elle entraîne son monde derrière elle, et c'était un vrai bonheur de voir son travail, sa concentration et la légèreté avec laquelle elle avait
l'air de faire tout cela. »
Sylvie Testud indique avoir été à la fois enchantée et paniquée quand Diane Kurys lui a offert le rôle : « Je ne voyais pas de rapport
évident entre Sagan et moi. » Elle s'est finalement rendu compte que toutes les deux étaient finalement assez proches. « En lisant des biographies, en l'écoutant, en la
regardant, j'ai effectivement découvert beaucoup de points communs. Par exemple, comme elle, j'aime les belles voitures (...) Elle explique qu'elle ne boit pas de champagne et qu'elle est très
déprimée dans les soirées qui n'offrent que du champagne : moi aussi. »
Elle réussit parfaitement à restituer le phrasé si particulier de Sagan, à la fois enfantin et « onomatopesque ». Elle a appris la « langue »
Sagan avec autant d’application que le Japonais pour Stupeur et tremblements. Les regards de l’actrice se font tour à tour boudeurs, frondeurs, évasifs, souvent filtrés par une mèche de
cheveux qu’elle triture. Après un début, très elliptique qui épouse le rythme de vie de la jeune Françoise Sagan, fait d’une profusion de plans brefs qui reflète bien la frénésie et l’urgence de
vivre, le goût pour les fêtes, la vitesse, l’alcool déjà, le filmage se fait plus sage. La réalisation devient assez plate mais toujours propre. Le budget relativement modeste pour une telle
entreprise interdit les plans larges dans les extérieurs urbains. La reconstitution est soignée et réussit à éviter les anachronismes.
Ce que l’on ne perçoit pas dans le film de cinéma (il en sera peut-être autrement avec celui de télévision), c’est ce qu’a très bien mis en
lumière Dominique Lelièvre dans son livre, le point de basculement d’une vie qu’elle situe pour Françoise Sagan en 1973. Cette date correspond à celle du premier choc pétrolier et aussi à la
remise en question du mensonge gaullo-communiste sur la période 1940-1945 en France, deux phénomènes qui changeront (lentement) la perception du grand public sur bien des choses et entre autres
sur les livres de Françoise Sagan, dont les romans perçus à la fois comme légers et dynamiques ne correspondent plus à l’air du temps qui est à la morosité... Les tirages des romans de Sagan
commencent à diminuer et l’on peut considérer qu’à partir de cette date, la vie de la romancière ne sera qu’un long toboggan qui la fera glisser vers la mort.
Dans le souvenir d’un film, je remarque que peu de spectateurs mentionnent l’heure, le lieu, les conditions dans lesquels ils l’ont découvert.
Je ne parle pas des critiques qui, par pingrerie, se contentent des rances projections de presse. Pourtant le lieu de consommation a une grande importance dans le cheminement qu’une œuvre fait
vers (puis dans) le cœur et l’esprit d’un spectateur. En cela, voir Sagan à La Baule était un choix parfait tant j’ai pu voir fleurir dans mon enfance les couvertures des romans de
Françoise Sagan sur la plus belle plage d’Europe, comme les voitures qu’elle affectionnait se garer le long de la défunte “Potinière”, même si c’était plus des Triumph TR3 que des Jaguars ou des
Aston Martin...
Il est important de ne pas oublier que cet article ne concerne que la version courte sortie sur les écrans le 11 juin 2008 et non sa version
longue télévisée que je n’ai pas encore vue.
« Dans les pays où le prolétariat s’est hardiment emparé du pouvoir, l’homosexualité a été déclarée crime social et sévèrement punie.
Une histoire humoristique dit : “Exterminez les homosexuels et le fascisme disparaîtra.” » Maxime Gorki, chef de la Gestapo, article paru dans L’Humanisme prolétarien en
1933.
Commentaires